Accueil › Blog › Al-Baqi, une esplanade sans noms
Médine, Arabie saoudite · 7 min de lecture
Ici, aucune tombe ne porte de nom
À Médine, à quelques pas de la mosquée du Prophète (paix et bénédiction d'Allah sur lui), il y a un terrain que les visiteurs traversent en silence. Pas de dômes, pas de dalles, pas de noms gravés. Des pierres posées, toutes semblables, jusqu'au bout du regard. C'est le seul endroit d'une ville démesurée où rien ne distingue personne.
Ce qu'on voit
Il faut commencer par là, parce que c'est ce qui frappe et que rien ne le prépare.
Autour, Médine est une ville de tours, de grues et de marbre. La mosquée voisine couvre des hectares, ses minarets montent à plus de cent mètres, ses esplanades reçoivent des centaines de milliers de personnes. Puis on passe une limite, et il n'y a plus rien.
Un sol de terre et de gravier. Des tertres bas, à peine plus hauts que le sol. Sur chacun, une ou deux pierres non travaillées, posées. Aucune inscription. Aucune dalle. Aucune construction.
Et cela continue, sur toute la surface, sans une variation.

Ce que c'est
Ce lieu s'appelle al-Baqi. C'est le cimetière de Médine depuis les premiers temps de l'islam, et il n'a jamais cessé de l'être.
On y a enterré des compagnons du Prophète (paix et bénédiction d'Allah sur lui), des membres de sa famille, et un nombre incalculable d'hommes et de femmes dont personne n'a retenu le nom. Quatorze siècles d'inhumations sur le même terrain.
Nous ne nommerons personne dans cet article, et c'est une décision, pas une lacune. Nommer reconstruirait à l'écrit la hiérarchie que le lieu ne montre pas, et entraînerait sur des questions d'identification qui ne sont pas tranchées. Ce n'est pas notre sujet.
Une date, qu'il faut donner
Voici le point sur lequel il serait facile de mentir par omission.
L'aspect actuel du cimetière date des années 1920.
Nous le disons parce que sans cette date, un lecteur comprendrait que ce qu'il voit est la nature ancienne du lieu, et ce serait faux. Décrire le présent en le faisant passer pour une constante de quatorze siècles n'est pas de la neutralité, c'est une erreur.

Ce que cela produit
Aujourd'hui, rien sur le sol n'indique qui repose où.
Notez la formulation. Nous n'écrivons pas qu'on ne sait plus, ce qui serait une affirmation sur l'état des connaissances. Nous écrivons ce qu'un visiteur constate : la surface ne porte aucune indication.
La conséquence est immédiate, et elle est le sujet de cette page. Un compagnon et un pèlerin mort la nuit dernière occupent le même espace, sous la même pierre, avec la même absence d'inscription. Rien, dans le sol, ne fait la différence entre le plus considérable et le plus anonyme.
Dans une ville où tout est démesuré, où chaque bâtiment annonce son importance par sa taille, c'est le seul endroit où rien ne distingue personne.
Les pèlerins
Il y a une autre raison pour laquelle ce terrain continue de se remplir.
Chaque année, des pèlerins venus du monde entier meurent à Médine pendant leur voyage. C'est un fait constant, mécanique même : quand plusieurs millions de personnes âgées font un déplacement long, certaines n'en reviennent pas. Beaucoup reposent ici.
Ils sont arrivés de Java, du Maroc, du Sénégal, du Caucase. Nous citons ces quatre origines pour l'étendue géographique qu'elles dessinent, et non parce qu'elles seraient les plus représentées : nous n'avons aucun chiffre, et nous n'en donnerons pas.
Ce que cela signifie est simple. Le terrain reçoit, dans le même sol et sous la même absence de marque, des gens séparés par quatorze siècles et par la moitié du globe.

La phrase
Sur ces pierres, il n'y a rien d'écrit.
Mais ceux qui passent redisent la même phrase, celle qu'on dit en apprenant une mort : nous appartenons à Dieu, et c'est à Lui que nous retournons.
Nous en donnons le sens en français et nous ne l'affichons pas en arabe. Ce n'est pas une négligence : une formule de cette nature mal rendue à l'écran serait pire que son absence, et nous n'avons pas les moyens de faire vérifier l'affichage par quelqu'un qui lit la langue. Le sens suffit, et ceux qui la connaissent la reconnaîtront.
Ce que nous ne disons pas
Aucun nom, on l'a expliqué, ni dans le texte ni dans le choix des images : les photographies dont le titre identifie une tombe précise ont toutes été écartées.
Aucun superlatif. Nous écrivons « un compagnon », jamais « le plus proche » : un superlatif est une hiérarchie, et celui-là est lui-même discuté.
Aucune modalité de visite. Les pratiques varient selon les écoles, et nous décrivons ce que le lieu est, jamais comment il faudrait s'y comporter. C'est une règle constante de ce site.
Aucune leçon. Il serait facile de conclure sur l'humilité ou sur l'égalité devant la mort. Nous nous en abstenons. Le lieu se suffit, et une morale ajoutée l'affaiblirait.

Une note sur les images
Toutes les photographies de cet article sont des vues contemporaines, sous licence libre, et cela mérite une explication.
Nous avions envisagé des photographies anciennes, plus faciles à obtenir puisque dans le domaine public. Nous les avons écartées pour une raison de fond : elles montrent les constructions qui ont disparu, et elles contrediraient donc le texte, qui décrit un terrain nu. Une image et une phrase qui se démentent, c'est le pire des deux mondes.
Deux autres ont été écartées : l'une parce qu'un visage y est identifiable au premier plan, l'autre parce qu'elle montre une tombe ouverte en gros plan, ce qui sort du registre de cette page.
Nos sources
La description du lieu repose sur les photographies contemporaines librement licenciées reproduites ici, dont les auteurs sont crédités sur notre page des crédits images.
La date des années 1920 pour l'aspect actuel est celle que rapportent les sources disponibles sur ce cimetière.
Pour le contexte de Médine et de la mosquée voisine, voir notre série Masjid an-Nabawi.
À découvrir
Mosquées citées dans cet article

Mosquée bleue (Sultan Ahmed)
Six minarets, une cascade de coupoles et plus de 20 000 carreaux d'Iznik : l'icône d'Istanbul.

Mosquée Nasir al-Mulk
La « mosquée rose » de Chiraz, dont les vitraux transforment chaque matin la prière en kaléidoscope.

Mosquée Cheikh Lotfollah
Le joyau safavide de la place Naqsh-e Jahan : ni minaret, ni cour, mais le plus beau dôme d'Iran.
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