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Cordoue, al-Andalus · 9 min de lecture

Pendant trois générations, la même famille a dirigé cette mosquée et jugé la ville

Au XIe siècle, une grande mosquée d'al-Andalus n'est pas seulement un lieu de prière. C'est le siège de l'autorité de la ville. La preuve n'est pas une thèse : c'est un homme qui tient les deux charges à la fois, et une famille qui les garde à travers un changement de dynastie.

Deux charges, un seul homme, un seul bâtiment

Il s'appelle Ibn Rushd, on le distingue de son petit-fils par le surnom al-Jadd, l'aïeul. Né en 1058, il est le juriste malikite le plus éminent de son temps en al-Andalus et au Maghreb.

Il occupe deux fonctions que rien n'oblige à réunir : grand cadi de Cordoue, c'est-à-dire juge suprême de la ville, et imam de la Grande Mosquée de Cordoue. Le même homme dirige la prière et tranche les litiges, sous les mêmes arcs.

C'est ce cumul qui dit ce qu'était le bâtiment. Pas un sanctuaire à part de la cité, mais l'endroit d'où la cité était tenue.

La forêt de colonnes et les arcs bicolores
La forêt de colonnes et les arcs bicolores

Le mot que nous ne prononçons pas

Une note de fabrication, parce qu'elle explique un écart entre la vidéo et cette page. Le terme exact est cadi. Notre voix de synthèse française le prononce « caddie », comme au golf, et cela sous les quatre graphies que nous avons essayées. Nous disons donc « grand juge » à l'oral, et nous rétablissons le mot ici.

Le bâtiment, en quelques traits

Pour situer le décor de cette histoire, quelques repères sur l'édifice lui-même. La construction commence en 785 et se poursuit par extensions successives pendant plus de deux siècles, chaque agrandissement prolongeant la salle sans en changer le principe.

Ce principe est celui de la salle hypostyle : une forêt de colonnes qui porte une double rangée d'arcs superposés, en fer à cheval, alternant la pierre claire et la brique rouge. Le dispositif règle un problème pratique, gagner de la hauteur sur des colonnes de remploi trop courtes, et il produit au passage l'effet qui fait la célébrité du lieu.

Vers le sud, la zone du mihrab reçoit sous al-Hakam II un traitement à part : arcs entrelacés, coupoles nervurées, mosaïques à fond d'or. C'est là que se trouve la maqsura, l'espace réservé au souverain.

Quand l'aïeul d'Averroès y dirige la prière, au XIe siècle, l'ensemble est déjà achevé depuis un siècle et le bâtiment a la forme qu'on lui connaît.

Le fils, puis le petit-fils

Le fils exerce à son tour la charge de juge. Puis vient le petit-fils, né à Cordoue en 1126, l'année même où l'aïeul meurt. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés.

Il portera le même nom, Ibn Rushd, et occupera la même charge judiciaire. Juge à Séville en 1169, transféré à Cordoue en 1171, où il siège dix ans. Appelé à Marrakech en 1182 comme médecin du calife, puis grand cadi de Cordoue à son tour.

Celui-là, l'Europe l'appellera Averroès.

La façade du mihrab
La façade du mihrab

La dynastie change, la mosquée non

Entre l'aïeul et le petit-fils, le pouvoir a changé de mains. Le premier jugeait sous les Almoravides. Le second jugera sous les Almohades, et servira leurs califes.

C'est l'observation la plus intéressante du dossier, et elle porte sur le bâtiment plus que sur les hommes. Une grande mosquée d'al-Andalus est plus solide que le pouvoir qui la gouverne. La dynastie tombe, l'édifice reste, la charge qui lui est attachée reste, et elle reste même dans la même famille.

Ce qu'il a écrit depuis ce siège

C'est en occupant ces fonctions qu'Averroès commente Aristote. Ses commentaires se rangent en trois formats, et la distinction est utile pour comprendre l'ampleur du travail : le résumé, qui présente la matière ; l'exposé moyen, qui l'interprète en la développant ; et le commentaire long, où le texte est cité puis discuté section par section.

Il écrit aussi en médecine, en droit, en astronomie. Il rejette le modèle de Ptolémée et défend celui des sphères homocentriques d'Aristote.

La coupole de la maqsura
La coupole de la maqsura

1195, et l'exception qui dit tout

En 1195, il tombe en disgrâce. Il est accusé, interrogé, et banni à Lucena, non loin de Cordoue. Ses livres sont brûlés.

Mais il faut lire la mesure en entier, parce que sa partie la plus parlante est celle qu'on cite le moins : sont épargnés ses ouvrages de médecine, d'arithmétique et d'astronomie élémentaire.

L'exception désigne précisément ce qui était visé. Ce n'est pas une hostilité au savoir, c'est un débat ciblé sur un domaine précis. Et la mesure ne dure pas : le bannissement est levé de son vivant, il est rappelé à Marrakech, revient, et meurt en 1198 au service du calife.

Ce que nous refusons d'écrire

Ce dossier se prête à un récit tout fait : « l'islam a brûlé son philosophe ». Il est faux par omission, et trois faits vérifiés le démontent.

D'abord l'exception ci-dessus. Ensuite la levée du bannissement de son vivant. Enfin ceci, qui est le sujet même de cette page : sa famille dirigeait la vie religieuse et juridique de Cordoue depuis deux générations. Il est le produit de cette institution, pas son adversaire.

La nef, en enfilade
La nef, en enfilade

Une partie seulement, et il faut le dire ainsi

On lit souvent que l'œuvre d'Averroès aurait survécu grâce à l'Europe. C'est inexact, et l'inexactitude est facile à corriger.

L'essentiel de son œuvre a survécu en arabe. Une partie seulement ne subsiste qu'en traduction hébraïque ou latine, l'original arabe ayant disparu. Les décomptes divergent selon ce qu'on inclut : une source donne 28 commentaires conservés en arabe sur 38, une autre 14 œuvres sur 49 non conservées.

Ce qui est vrai, et qui suffit : une part de ce qui s'est pensé dans cette ville ne nous est parvenue que par ceux qui l'ont traduite.

Le lien que nous avons cherché sans le trouver

Par honnêteté, disons aussi ce que nous n'avons pas pu établir. Nous avons cherché un lien plus direct encore entre Averroès et l'édifice : un enseignement documenté sous ses arcs, un instrument, une horloge, une décision de l'aïeul sur le bâtiment lui-même, ou un traité d'Averroès sur la direction de la qibla.

Aucune de ces pistes ne donne quoi que ce soit de documenté. La dernière aurait fait le lien parfait, et c'est précisément pour cela que nous ne l'inventons pas.

Une coupole vue de dessous
Une coupole vue de dessous

Pour continuer

Notre série Qibla consacre un épisode à la Grande Mosquée de Cordoue et à son orientation, qui ne pointe pas vers La Mecque, et ce n'est pas une erreur. Voir aussi la fiche de l'édifice.

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