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Rabat · 9 min de lecture · 2026-08-14
La Tour Hassan : un minaret arrêté à mi-hauteur depuis 1199
À Rabat, sur une esplanade dégagée face à l'estuaire du Bouregreg, se dresse une tour de grès rouge de quarante-quatre mètres. Elle est sculptée sur toutes ses faces, achevée dans le moindre détail de son décor, et pourtant elle s'arrête net, comme tranchée à l'horizontale. Devant elle s'étend un champ de colonnes brisées à hauteur d'homme, alignées au cordeau sur plusieurs centaines de mètres. Ce n'est pas une ruine : c'est un chantier interrompu, resté tel quel depuis huit siècles.




Le projet : la plus grande mosquée de l'Occident musulman
Vers 1191, le calife almohade Yaqub al-Mansour lance à Rabat un chantier sans équivalent dans la région. Le plan prévoit une salle de prière de cent quatre-vingt-trois mètres sur cent trente-neuf, organisée en vingt et une nefs parallèles, sur le modèle hypostyle où la couverture repose sur une multitude de supports plutôt que sur quelques grandes portées. À cette échelle, l'édifice se serait classé parmi les plus vastes du monde musulman de son temps.
La logique de cette démesure est politique autant que religieuse. Les Almohades règnent alors sur un territoire qui va du sud du Maroc à l'Andalousie, et Rabat, alors appelée Ribat al-Fath, doit devenir la capitale d'un empire des deux rives. Une mosquée capable d'accueillir une armée entière en prière est, à ce moment précis, un instrument de gouvernement.
Le chantier avance vite. Trois cent quarante-huit colonnes sont dressées, le minaret monte, le décor se sculpte au fur et à mesure. Puis, en 1199, le calife meurt. Les travaux s'arrêtent, et ils ne reprendront jamais.
À ne pas confondre avec la mosquée Hassan II de Casablanca. Malgré le nom, aucun lien : la mosquée Hassan II porte celui du roi qui l'a commandée, souverain alaouite du XXe siècle, et elle a été inaugurée en 1993. La Tour Hassan lui est antérieure de sept siècles et relève des Almohades. L'origine de son nom reste d'ailleurs incertaine : les sources hésitent entre un nom de lieu, un nom de tribu et celui du maître d'œuvre du chantier. Ce qui rapproche réellement les deux monuments n'est pas le nom mais l'ambition, celle de bâtir la plus grande mosquée de son époque. Voir la fiche de la mosquée Hassan II.
Une rampe, pas un escalier
Le minaret mérite qu'on s'y attarde, parce qu'il ne fonctionne pas comme on l'imagine. À l'intérieur, il n'y a pas d'escalier en colimaçon mais une rampe, c'est-à-dire un plan incliné continu qui tourne autour d'un noyau central. Elle est assez large et assez douce pour qu'un homme la gravisse à cheval, ce qui était l'usage prévu pour le muezzin.
Ce choix n'est pas un caprice. Sur une base carrée de seize mètres de côté, la rampe permet de monter du matériel pendant le chantier, puis d'accéder rapidement au sommet une fois l'édifice en service. Six salles voûtées superposées, éclairées par des fenêtres en fer à cheval, occupent le noyau et allègent la masse de maçonnerie.
Le décor, lui, est achevé. Sur chaque face court un réseau de losanges entrelacés, ce que les spécialistes appellent la sebka, encadrant des arcs polylobés et des baies aveugles. Le grès a viré à l'ocre rouge au fil des siècles. Rien dans ce traitement ne trahit un chantier abandonné : le décor est mené jusqu'au niveau atteint, puis s'interrompt avec la maçonnerie.

Quarante-quatre mètres sur les soixante-quatre prévus
La tour s'élève aujourd'hui à quarante-quatre mètres. Les estimations de la hauteur projetée varient selon les auteurs, entre soixante-quatre et quatre-vingts mètres une fois comptés le lanternon et l'amortissement qui devaient la couronner. Autrement dit, ce que l'on voit représente à peu près les deux tiers du projet, et l'écart se lit à l'œil nu : la maçonnerie s'arrête sur une arête franche, sans couronnement, sans terrasse aménagée, exactement là où les maçons ont posé leurs outils.
C'est ce qui rend le monument si troublant. Une ruine s'effrite, se déforme, perd ses arêtes. Ici, tout est net. La tour n'a pas vieilli, elle a été mise en pause.
Le champ de colonnes, et ce qui l'a couché
Devant la tour, l'esplanade est plantée de centaines de fûts de colonnes tous coupés à la même hauteur, ce qui donne au site son image la plus reconnaissable. Ces colonnes n'ont pas été taillées ainsi : elles ont été brisées. Le séisme de 1755, celui qui a détruit Lisbonne, a été ressenti jusqu'à Rabat et a jeté à terre la quasi-totalité de ce qui tenait encore debout.
Pendant plus de cinq siècles auparavant, le site avait servi de carrière commode. On y prélevait de la pierre, du bois, des matériaux tout prêts pour d'autres constructions de la ville. La mosquée n'ayant jamais été mise en service, rien ne s'y opposait vraiment. Les photographies anciennes montrent l'état du lieu avant tout aménagement : une tour isolée au milieu des broussailles, des tronçons de colonnes affleurant à peine le sol, quelques oliviers.
Les fouilles et les travaux de dégagement menés au XXe siècle ont relevé les fûts, restitué le tracé des nefs et aménagé l'esplanade telle qu'on la parcourt aujourd'hui. Ce que le visiteur voit n'est donc pas le chantier de 1199 dans son jus, mais une lecture archéologique de ce chantier, matérialisée au sol. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2012, au sein de l'ensemble « Rabat, capitale moderne et ville historique ».

Trois sœurs, deux achevées
La Tour Hassan n'est pas un accident isolé. Elle appartient à une fratrie de trois minarets almohades, conçus dans le même élan et selon les mêmes principes. La Koutoubia de Marrakech, achevée dans la seconde moitié du XIIe siècle, en est l'aînée et le prototype. La Giralda de Séville, commencée en 1184, en est la sœur andalouse ; elle est aujourd'hui le clocher de la cathédrale, coiffée d'un couronnement Renaissance ajouté au XVIe siècle, mais ses trois premiers quarts sont almohades et l'on y monte, là aussi, par une rampe.
Les trois partagent la base carrée, la rampe intérieure, les salles voûtées superposées et le réseau de losanges sculpté. Autrement dit, le savoir-faire qui a produit la Tour Hassan n'a pas disparu avec le chantier : il était déjà à l'œuvre à Marrakech, il l'était au même moment à Séville, et il a été mené à terme dans les deux cas. Ce qui s'est arrêté à Rabat, ce n'est pas une technique, c'est un financement et une volonté.
La Tour Hassan en images






Ce que ce chantier interrompu nous apprend
Les monuments achevés racontent une intention réalisée. Les chantiers arrêtés, eux, racontent le processus. À Rabat, on lit directement dans la pierre l'ordre des opérations : les colonnes dressées avant la couverture, le décor mené au rythme de la maçonnerie, la rampe pensée dès le départ comme un outil de chantier autant que comme un accès.
Il y a aussi une leçon plus sobre. Un projet de cette taille tient à une seule chose, la continuité du commanditaire. Le calife meurt, et une mosquée prévue pour des dizaines de milliers de fidèles devient un champ de pierres. Huit siècles plus tard, ce champ de pierres est devenu l'un des lieux les plus visités du Maroc, et la tour figure sur les pièces de monnaie. L'inachevé a fini par valoir l'achevé.
Pour prolonger, voir la fiche de la Koutoubia de Marrakech, l'aînée de la fratrie, et l'article sur les mosquées du Maroc et la tradition almohade.