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Fès, Maroc · 8 min de lecture · 2026-08-23
Fondée par une femme en 859, sauvée par une femme en 2016
Le fait connu, c'est le record : la plus ancienne institution d'enseignement encore en activité au monde. Ce qui l'est moins, c'est que deux femmes séparées de douze siècles ont fait exister le même bâtiment, et que le chantier de restauration a mis au jour une pièce dont personne ne soupçonnait l'existence.
Une héritière qui ne place pas son argent
En 859, à Fès, selon le récit que rapporte la tradition de l'établissement, Fatima al-Fihri est la fille d'un marchand fortuné. À la mort de leur père, elle et sa sœur Maryam héritent d'une somme considérable. Elles ont reçu une instruction, ce qui n'allait pas de soi.
Fatima ne place pas cet argent et ne le garde pas. Elle le met entièrement dans un chantier : une mosquée, puis une école autour de la mosquée, puis une bibliothèque. Sa sœur Maryam, de son côté, fonde dans la même ville la mosquée des Andalous.
Les sources situent la fondation entre 857 et 859 selon qu'elles retiennent le début du chantier ou son achèvement. Nous gardons 859, l'année la plus couramment citée.

Le nom vient d'une ville à deux mille kilomètres
La famille al-Fihri ne vient pas de Fès. Elle vient de Kairouan, en Tunisie, à plus de deux mille kilomètres de là, et c'est ce nom que Fatima donne à sa fondation : al-Qarawiyyin, littéralement « ceux de Kairouan ».
Le détail dit quelque chose de l'époque. Une famille d'émigrés installe dans sa ville d'accueil un équipement qui porte le nom de sa ville de départ, et ce nom lui survivra de douze siècles.

Ce que contient la bibliothèque
Le fonds compte environ quatre mille manuscrits et ouvrages rares. On y trouve notamment un exemplaire du Coran datant du IXe siècle et un manuscrit de jurisprudence de la main d'Averroès, Ibn Rushd.
D'autres pièces sont couramment citées, dont un exemplaire de la Muqaddima d'Ibn Khaldoun et ce qui est présenté comme le plus ancien diplôme de médecine connu, daté de 1207. Nous rapportons ces deux mentions telles qu'elles circulent : elles reposent sur la présentation du fonds, pas sur une étude comparative que nous aurions consultée.
La bibliothèque est décrite comme en activité continue depuis le Xe siècle, ce qui en ferait la plus ancienne du monde encore ouverte.
Le titre d'université, et pourquoi nous ne le tranchons pas
Al-Qarawiyyin est souvent présentée comme la plus ancienne université du monde. Le Guinness et l'UNESCO retiennent cette reconnaissance.
Des historiens la contestent, en rappelant que l'établissement a fonctionné comme madrasa jusqu'à son intégration au système universitaire d'État marocain en 1963, et que le mot « université » recouvre une institution d'un autre type, née en Europe au Moyen Âge.
Nous ne tranchons pas ce débat, et nous ne dirons donc jamais « la première université du monde ». Ce qui est incontesté, et qui suffit largement, c'est qu'un même établissement d'enseignement fonctionne au même endroit depuis onze siècles.

La seconde femme
Au début des années deux mille dix, le bâtiment va mal. Humidité, gouttières bouchées, poutres fendues, tuiles cassées : la bibliothèque et ses manuscrits sont menacés.
En 2012, le ministère de la Culture confie l'expertise puis le chantier à une architecte, Aziza Chaouni. Elle est née à Fès. Celle qui sauve le bâtiment est de la ville qui l'abrite.
Quatre ans de travaux suivent : contrôle de l'humidité et de la température, reprise complète du système d'évacuation des eaux, panneaux solaires. La bibliothèque rouvre en 2016.
Ce qu'on y enseignait
L'enseignement n'a jamais été limité à la théologie. À côté des sciences coraniques et du droit malikite, on y traitait la grammaire, les mathématiques, la médecine et l'astronomie, dans la tradition des grands foyers de savoir de l'époque.
Plusieurs figures connues sont régulièrement citées parmi ceux qui y ont étudié ou enseigné, Ibn Khaldoun et Léon l'Africain en tête. Ces attributions viennent de la tradition de l'établissement et de récits postérieurs, nous les mentionnons donc sans en faire une biographie établie.
Un point mérite d'être retenu. Dans une ville du onzième siècle, un établissement fondé par une femme enseignait les sciences de son temps à des générations d'étudiants, et il l'a fait assez longtemps pour que le fil ne soit jamais rompu.
Une bibliothèque de nouveau ouverte
La réouverture de 2016 ne concernait pas que les chercheurs. La restauration a ménagé un espace de lecture accessible aux visiteurs, et les manuscrits les plus fragiles ont été placés sous humidité et température contrôlées.
Les pièces les plus anciennes ne se manipulent plus librement, et c'est ce qui leur permet d'exister encore. C'est le paradoxe ordinaire d'un patrimoine vivant : il reste ouvert en étant protégé.

La pièce que personne n'attendait
C'est pendant ce chantier que survient la découverte.
En abattant des cloisons et en ouvrant des portes condamnées, l'équipe met au jour plusieurs espaces oubliés. Dans l'un d'eux se trouve une coupole du XIIe siècle en bois ajouré, décrite comme un type de toiture d'une finesse rare, restée cachée on ne sait depuis combien de temps.
Personne ne savait qu'elle était là. Dans un bâtiment étudié, visité et documenté depuis des siècles, une pièce entière avait échappé à tout le monde.
Ce que nous ne disons pas
Nous ne donnons pas de dates de vie pour Fatima al-Fihri. La tradition les situe autour de 800 à 880, mais elles sont trop incertaines pour être affirmées.
Nous n'ajoutons aucun détail biographique fin la concernant. Le récit de sa fondation nous vient d'une chronique du XIVe siècle, soit cinq siècles après les faits, et c'est à peu près la seule source dont nous disposons.
Il faut le dire nettement : plusieurs historiens en doutent. Ils relèvent qu'aucun texte antérieur ne mentionne Fatima al-Fihri, et que le récit apparaît très tard. Nous ne la retirons pas de l'histoire pour autant, car c'est la tradition constante de l'établissement et elle n'est contredite par rien. Nous écrivons donc ce que rapporte cette tradition, sans en faire un fait démontré.
Ce qui n'est pas en jeu, en revanche, c'est le bâtiment. Il est là, daté, et il fonctionne.
Et nous écrivons que le bâtiment « n'a jamais fermé » plutôt que « sans interruption ». La nuance n'est pas cosmétique : la continuité d'usage sur onze siècles est attestée dans les grandes lignes, pas documentée année par année.

Deux femmes, un même ouvrage
Le motif n'est pas isolé. Nous l'avons déjà rencontré sur la route du pèlerinage, où Zubayda, épouse du calife Haroun al-Rachid, dote au IXe siècle un réseau d'adduction d'eau vers La Mecque, et où Mihrimah Sultan en finance la grande réparation sept siècles plus tard.
Ici l'écart est de douze siècles, et il porte sur le même édifice. Une femme le fonde avec son héritage en 859. Une autre le sauve avec l'argent public en 2016. Entre les deux, onze siècles pendant lesquels il n'a jamais fermé.
Pour prolonger, notre article sur les fondations de Hürrem Sultan, et celui sur Sinan, architecte de l'Empire.