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Bagerhat, Bangladesh · 9 min de lecture
Cette mosquée s'appelle « soixante dômes », elle en a soixante-dix-sept
Elle s'appelle « soixante dômes ». Comptez-les : il y en a soixante-dix-sept. Et si vous ajoutez les tours d'angle, quatre-vingt-un. Ce qu'il y a par soixante dans ce bâtiment, ce sont les piliers. L'hypothèse la plus simple est qu'un mot en a remplacé un autre, et que personne ne l'a corrigé depuis cinq siècles.
Où l'on est
Au sud du Bangladesh, à l'endroit où le Gange et le Brahmapoutre finissent leur course, commence la plus grande forêt de mangrove du monde : les Sundarbans.
C'est à sa lisière que se trouve Bagerhat. La ville s'appelait autrefois Khalifatabad, et elle a été fondée au quinzième siècle. Aujourd'hui, ce qu'il en reste est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, depuis 1985, sous le nom de Mosque City of Bagerhat.
Une ville de mosquées, littéralement. La tradition en compte trois cent soixante. Le chiffre est manifestement symbolique, mais il donne une idée de l'ampleur de ce qui a été bâti là.
L'homme qui a fondé une ville dans un marécage
On le connaît sous le nom de Khan Jahan, ou d'Ulugh Khan. Et il faut dire tout de suite que ses origines sont mal établies.
Son titre suggère une origine turque d'Asie centrale. Il aurait été un noble du sultanat de Delhi, et serait passé au Bengale après la prise de Delhi en 1398. C'est la reconstitution la plus courante, mais elle reste une reconstitution.
Ce qui est certain, c'est ce qu'il a fait. Il reçoit en charge une portion des Sundarbans, et il y bâtit une capitale. Pas seulement des mosquées : des routes, des ponts, et surtout des réservoirs d'eau douce, qui sont la condition même de la vie dans un delta salé. Défricher un marécage à marée pour y installer une ville est un travail d'un ordre différent de la construction d'un édifice.

Le bâtiment
La plus grande de ces mosquées est celle-ci. C'est le plus vaste édifice religieux du Bangladesh datant de la période des sultanats.
Vue de l'extérieur, c'est un long parallélépipède de brique rouge, aux murs très épais, flanqué de quatre tours d'angle massives. Le toit n'est pas dominé par une grande coupole comme dans l'architecture ottomane ou persane : il est couvert d'une multitude de petites coupoles basses, alignées en rangées.
Cette manière de faire porte un nom, le style Khan Jahan : murs épais de latérite, absence de décor sculpté abondant, files de piliers de pierre et forêt de coupoles basses. C'est une réponse architecturale à un climat, celui de la mousson, autant qu'un choix esthétique.
Le compte
Venons-en au chiffre, puisque c'est lui qui fait le sujet.
La salle de prière porte soixante-dix coupoles circulaires. La nef centrale en porte sept de plus, de forme allongée, dites chauchala, une forme empruntée aux toits de chaume du Bengale. Total : soixante-dix-sept.
Si l'on ajoute les quatre coupoles des tours d'angle, on arrive à quatre-vingt-un.
C'est pour cela que vous lirez les deux chiffres selon les sources. Ils ne se contredisent pas : ils ne comptent pas la même chose. Ce qui est certain, c'est qu'aucun décompte ne donne soixante.

Ce qu'il y a par soixante
Entrez, et levez les yeux plus tard. Regardez d'abord ce qui vous entoure.
La salle est divisée par des files de piliers de pierre qui la découpent en onze travées profondes. On peut les compter : il y en a exactement soixante. Cinquante-cinq de pierre, cinq de brique.
Et l'effet, en entrant, n'est pas celui d'un plafond. C'est celui d'une forêt.

L'hypothèse
Voici l'explication proposée, et il faut la donner pour ce qu'elle est : une hypothèse, pas un fait établi.
En dialecte local, le mot qui désigne un pilier est khamba. Le mot qui désigne une coupole est gombuj. Les deux sonnent de façon très proche.
Le nom d'origine aurait donc été shat khamba, la mosquée aux soixante piliers. Avec le temps, khamba aurait été entendu gombuj, et le bâtiment serait devenu la mosquée aux soixante dômes.
Ce qui plaide en faveur de cette lecture, c'est qu'elle explique le seul chiffre qui tombe juste. Soixante ne correspond à aucun décompte de coupoles, et correspond exactement au nombre de piliers.
Ce qui empêche d'en faire une certitude, c'est qu'il n'existe pas de document d'époque qui l'atteste. C'est une reconstruction rétrospective, plausible, et rien de plus. Nous n'écrirons pas qu'elle est prouvée.
Ce qu'on ne sait pas non plus
On ignore quand elle a été bâtie. Il n'existe aucune inscription de fondation, ce qui est inhabituel pour un édifice de cette importance. On la situe au quinzième siècle, du vivant de Khan Jahan, et c'est tout ce que l'on peut dire honnêtement.
Le contraste mérite d'être noté : voilà un monument classé au patrimoine mondial, le plus grand de son époque dans le pays, et l'on ne connaît ni sa date exacte, ni l'origine certaine de son fondateur, ni la raison sûre de son nom. Trois inconnues sur un bâtiment qui, lui, est parfaitement debout.

Un mot sur les images
Les deux photographies de l'intérieur sont en noir et blanc. Ce sont les seules vues libres de droits de la forêt de piliers que nous ayons trouvées, et elles sont remarquables. Le contraste avec les extérieurs en couleur est assumé.
Le complexe abrite par ailleurs le mausolée de son fondateur, qui est le second lieu le plus visité du site. Conformément à notre règle constante, il n'apparaît sur aucune image de cet article ni de la vidéo, et nous n'en traitons pas.

Nos sources
Nous donnons les liens en clair, pour que chacun puisse vérifier sans passer par nous.
- UNESCO, Historic Mosque City of Bagerhat, inscrite en 1985 au titre du critère (iv) : whc.unesco.org. C'est la source du classement, de la datation au quinzième siècle et de l'attribution à Ulugh Khan Jahan.
- Banglapedia, l'encyclopédie nationale du Bangladesh, notice « Khan Jahan » : en.banglapedia.org. Pour la biographie et ses incertitudes.
- Beautiful Bangladesh, portail officiel du tourisme, fiche de la mosquée : beautifulbangladesh.gov.bd. Pour le décompte des coupoles et des piliers.
Pour continuer
Un autre cas d'architecture entièrement locale au service d'une fonction islamique : la mosquée de bois du Kerala, sans dôme ni minaret. Et pour un bâtiment dont tout est local sauf la direction, la Grande Mosquée de Xi'an.