AccueilQibla › Cette mosquée ne pointe pas vers La Mecque

Qibla, épisode 7 · Xi'an, Chine · 8 min de lecture

Tout ce bâtiment est chinois, sauf sa direction

La Grande Mosquée de Xi'an ne ressemble à aucune mosquée arabe. Cours en enfilade, charpente de bois, tuiles vernissées, un minaret qu'on prendrait pour une pagode. Un seul élément échappe à la Chine, et c'est celui qui en fait une mosquée.

Ce qu'on voit en arrivant

Rien, au premier regard, ne signale une mosquée. Pas de dôme. Pas d'arc outrepassé. Pas de minaret en tour : à sa place, un pavillon de bois à toit relevé, qui ressemble à une pagode et qui en tient le rôle.

Le plan est celui d'un ensemble chinois classique : cinq cours qui se succèdent, séparées par des portes monumentales, chacune plus retirée que la précédente. C'est la disposition d'un palais ou d'un temple, et elle vient directement de l'architecture des cours résidentielles.

Sa forme actuelle date de 1392, sous le règne de Hongwu, premier empereur Ming. On l'appelle aussi la mosquée de la ruelle Huajue.

Une cour de la Grande Mosquée de Xi'an
Une cour de la Grande Mosquée de Xi'an

L'axe

Et puis il y a ce détail que l'on ne remarque pas sur place, et qui saute aux yeux sur un plan.

En Chine, un édifice religieux ou palatial se déploie du nord au sud. C'est une règle de composition qui vaut pour tout le pays, des temples aux palais impériaux, et elle est liée aux principes d'orientation traditionnels.

Celui-ci se déploie d'est en ouest. Les cinq cours s'enchaînent vers le couchant, et la salle de prière se trouve tout au bout, à l'ouest.

Le même plan, la même grammaire, les mêmes matériaux. Tourné d'un quart de tour.

Le minaret, un pavillon de bois à toit relevé
Le minaret, un pavillon de bois à toit relevé

Pourquoi l'ouest

Parce que c'est là qu'est La Mecque.

Nous avons fait le calcul, par la formule du grand cercle, et il est refaisable par quiconque : depuis Xi'an, La Mecque est à 6 819 kilomètres, sur un cap de 277,5 degrés. C'est-à-dire presque exactement l'ouest, très légèrement décalé vers le nord.

Et si le bâtiment avait suivi la règle chinoise, plein sud ? En parcourant la même distance sur ce cap, on n'arrive pas près de La Mecque : on se retrouve dans l'océan Indien, à plus de neuf mille kilomètres du but.

Le quart de tour n'est donc pas un ajustement de détail. C'est la différence entre arriver et manquer d'un continent.

La salle de prière, à l'extrémité ouest
La salle de prière, à l'extrémité ouest

Ce que nous ne disons pas

Nous n'affirmons pas que l'axe du bâtiment vaudrait exactement 277,5 degrés. Nous n'en savons rien, et nous n'avons trouvé aucune source qui le mesure.

Ce qui est établi, et qui suffit largement, c'est qu'il est est-ouest là où la règle chinoise voudrait nord-sud. La question de l'ajustement fin, ces sept degrés et demi au nord de l'ouest franc, reste ouverte pour nous.

L'animation qui accompagne cet épisode est un schéma : cinq cours symbolisées, ce n'est pas un relevé.

Le mihrab
Le mihrab

Ce que la Chine a donné au bâtiment

Il vaut la peine de détailler ce que « chinois » veut dire ici, parce que ce n'est pas un vernis.

La structure est une charpente de bois, poteaux et poutres assemblés sans clous, portant des toitures à pans courbes couvertes de tuiles vernissées. C'est le système constructif de toute l'architecture monumentale chinoise, et il n'a rien à voir avec la maçonnerie qui porte les coupoles du monde arabe ou ottoman.

La composition procède par seuils successifs. On ne découvre pas l'édifice d'un coup : on franchit une porte, on traverse une cour, on en franchit une autre. Le sacré n'est pas signalé par la hauteur, comme un minaret ou un dôme le feraient, mais par l'éloignement et la répétition.

Enfin le décor. Panneaux de bois laqué, stèles gravées dressées sur socle, jardins taillés, tuiles à glaçure verte. Et sur ces supports parfaitement chinois vient s'inscrire la calligraphie arabe. Le résultat n'est pas un mélange, c'est une écriture posée sur une grammaire.

Une famille, pas une exception

Cette mosquée n'est pas un cas isolé. La plupart des mosquées bâties en Chine entre les Ming et les Qing suivent le même principe : une forme architecturale chinoise au service d'une fonction islamique.

C'est un point qui mérite d'être dit clairement, parce qu'on présente parfois ces édifices comme des curiosités. Ils constituent au contraire un type architectural cohérent, avec ses règles, sa durée et son aire de diffusion.

Et dans ce type, la contrainte de direction joue toujours le même rôle : elle est le seul élément qui ne se négocie pas. Le reste s'accorde au pays.

Une fusion, pas un compromis

Il serait tentant de lire ce bâtiment comme un arrangement, une religion qui se plie aux formes locales faute de mieux. Ce serait mal le regarder.

Tout ce qui pouvait être chinois l'est devenu, et pleinement : la charpente, les proportions, les cours, les stèles gravées, jusqu'au vocabulaire décoratif. La calligraphie arabe s'inscrit sur des panneaux de bois laqué qui sont, de forme, chinois.

Et la seule chose qui ne pouvait pas céder n'a pas cédé. Une contrainte de direction ne change ni les matériaux, ni les formes, ni le plan. Elle change une seule chose, et cette chose suffit.

C'est exactement ce que cette série cherche à montrer : ce qu'une contrainte unique produit quand elle rencontre une tradition architecturale entière.

Calligraphie arabe sur panneau de bois chinois
Calligraphie arabe sur panneau de bois chinois

Le contraste avec l'épisode précédent

Le rapprochement mérite d'être fait, parce que les deux cas sont opposés.

À Marrakech, deux mosquées séparées par cinq degrés, et plus de soixante entre chacune et le plus court chemin : l'orientation suivait une méthode d'époque, différente de la nôtre. Nous l'avons raconté ici.

À Xi'an, la direction est presque exactement celle du grand cercle, et c'est tout le reste du bâtiment qui a plié. Deux réponses opposées à la même contrainte, aux deux extrémités du monde musulman.

Pour continuer

Notre article sur les mosquées du Vietnam traite d'un autre cas d'architecture islamique en Asie de l'Est, et l'épisode 1 de cette série pose la question de départ : pourquoi toutes ces mosquées regardent-elles le même point ?

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