Accueil › Qibla › Cette mosquée ne pointe pas vers La Mecque
Qibla, épisode 6 · Marrakech · 9 min de lecture
Ils ont rebâti une mosquée entière pour cinq degrés
À Marrakech, deux mosquées presque identiques ont été bâties sur le même terrain, à moins de dix ans d'écart. Une seule chose les sépare vraiment : leurs plans font entre eux un angle de cinq degrés. Et l'écart au plus court chemin vers La Mecque, lui, dépasse soixante.
Deux mosquées jumelles
La première Koutoubia est mise en chantier entre 1147 et 1154, et achevée vers 1157. Un an plus tard, en septembre 1158, on prie déjà dans une seconde mosquée, presque identique, élevée juste à côté.
Ce n'est pas une extension. C'est un second édifice complet, sur le même site, dans la même décennie. Il contrevient d'ailleurs à un usage courant, celui de n'avoir qu'une seule grande mosquée du vendredi par ville.
Aujourd'hui, c'est la seconde qui est debout. De la première, il reste le plan au sol, un champ de souches de colonnes que l'on traverse en arrivant. C'est probablement le seul endroit au monde où l'on voit deux plans de mosquée décalés l'un par rapport à l'autre.

Cinq degrés
La différence entre les deux plans est un pivot d'environ cinq degrés du mur de qibla.
Cinq degrés, sur un bâtiment de cette taille, c'est quelques mètres de décalage d'un bout à l'autre de la salle. Et cela a suffi, semble-t-il, à en faire construire un second.

Cinq degrés de quoi ?
Pour mesurer ce que valent ces cinq degrés, il faut savoir où se trouve La Mecque depuis Marrakech.
Nous avons fait le calcul, par la formule du grand cercle, et n'importe qui peut le refaire : 4 851 kilomètres, cap 91,4 degrés. C'est-à-dire presque exactement vers l'est.
Les deux mosquées, elles, regardent vers le sud : 154 degrés pour la première, 159 pour la seconde.
Cinq degrés entre elles. Plus de soixante entre chacune et le plus court chemin. Le débat portait donc sur moins d'un douzième de l'écart angulaire réel.

Ce que cinq degrés valent en kilomètres
Notre série a pour habitude de convertir les écarts de cap en kilomètres manqués, parce qu'un degré ne se sent pas.
Sur les 4 851 kilomètres qui séparent Marrakech de La Mecque, cinq degrés d'écart déplacent le point d'arrivée de 384 kilomètres. C'est l'ordre de grandeur d'un Paris-Lyon.
Et les soixante degrés qui séparent chacune des deux mosquées du plus court chemin ? En suivant l'une de ces directions sur la bonne distance, on n'arrive pas près de La Mecque : on se retrouve au large de l'Afrique australe, à environ 4 700 kilomètres du but.
Ces nombres ne sont pas un jugement. Ils mesurent simplement ce que produit une règle différente, appliquée avec rigueur.
⚠️ Ce que cela ne veut pas dire
Il faut ici arrêter net une lecture qui vient toute seule, et qui est fausse : celle de bâtisseurs médiévaux incapables de mesurer une direction.
Les traités de l'époque donnent des méthodes de détermination de la qibla, par le soleil et par les étoiles. Elles étaient écrites, enseignées et suivies. Et dans tout l'Occident musulman, Maghreb et al-Andalus, on tenait l'orientation vers le sud pour la plus ancienne et la plus sûre.
Ces soixante degrés sont donc un écart entre deux méthodes, pas entre une méthode et la vérité. Le plus court chemin sur la sphère est notre règle à nous. Ce n'était pas la leur, et ils ne cherchaient pas à la satisfaire.

Nos sources, et pourquoi celles-là
Sur un sujet aussi exposé, il nous paraît utile de dire d'où viennent nos chiffres.
David A. King est professeur émérite d'histoire des sciences à l'université Goethe de Francfort, où il a occupé la chaire de 1985 à 2007, après Yale, un projet d'astronomie islamique médiévale financé par la Smithsonian au Caire, et New York University. Son œuvre repose sur plus de cinq cents manuscrits astronomiques médiévaux qu'il a lui-même identifiés, et elle documente précisément les méthodes de qibla et de calcul des heures de prière. Il critique explicitement les auteurs qui, devant une orientation inattendue, concluent que la mosquée ne visait pas La Mecque.
Ses travaux sont accessibles sur sa page de l'université Goethe de Francfort.
Michael E. Bonine (1942-2011) était professeur de géographie et d'études proche-orientales à l'université d'Arizona, et secrétaire exécutif de la Middle East Studies Association de 1981 à 1989. Son article « The Sacred Direction and City Structure: A Preliminary Analysis of the Islamic Cities of Morocco », Muqarnas 7, 1990, donne des relevés d'orientation faits sur le terrain : les mosquées anciennes du Maroc se groupent autour de 155 à 160 degrés, les modernes autour de 91 à 97.
La référence : fiche de l'article sur Archnet.
Nous retenons de Bonine ses mesures, qui sont des relevés. Nous ne retenons pas sa thèse interprétative selon laquelle ces orientations suivraient les tracés des villes romaines : elle est contestée, et c'est le type d'explication qui ramène une méthode médiévale bien documentée à un héritage extérieur.
Ce que nous avons refusé d'écrire
On lit souvent que la seconde mosquée pointerait plus loin de La Mecque que la première, et que la reconstruction aurait donc aggravé les choses. C'est un fait spectaculaire, et nous ne le reprenons pas.
Deux raisons. D'abord, toutes les pages qui l'affirment renvoient, directement ou non, à un même ouvrage, que nous n'avons pas pu consulter. Plusieurs pages répétant une source ne font pas plusieurs sources.
Ensuite, et c'est décisif, ces pages se contredisent entre elles. Elles décrivent une rotation « de cinq degrés dans le sens antihoraire », ce qui en azimut rapproche de la direction de La Mecque, et donnent par ailleurs des valeurs qui décrivent l'inverse. L'un des deux énoncés est faux et nous ne savons pas lequel.
Sur un point dont ce serait tout l'intérêt, ce doute suffit à l'écarter.

La question qui reste
Pourquoi rebâtir une mosquée entière ? Les historiens ne l'ont pas tranché.
La réorientation du plan est le changement le plus important entre les deux édifices, et c'est sans doute la raison. Mais d'autres hypothèses circulent, et elles ne sont pas absurdes : des défauts de construction dans le premier bâtiment, ou une capacité devenue insuffisante.
Ce que l'on peut dire sans risque, c'est que la question était assez sérieuse pour justifier un second chantier complet, moins de dix ans après le premier. Dans une ville que les Almohades venaient de faire leur capitale, ce n'est pas rien.
Pour continuer
Cette série traite de la direction et de sa géométrie. Voir aussi l'épisode consacré à Cordoue, qui pose la même question sur un autre édifice, et celui sur l'orientation de la Kaaba elle-même.
Notre article sur les mosquées du Maroc traite de la Koutoubia sous l'angle de l'édifice.