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Épisode 2 · Cordoue · 8 min de lecture

Cette mosquée ne pointe pas vers La Mecque, et c'est voulu

La Grande Mosquée de Cordoue regarde plein sud. Or depuis Cordoue, La Mecque se trouve à l'est. L'écart n'est pas de quelques degrés qu'on mettrait sur le compte d'un instrument imprécis : il est de cinquante degrés, sur le plus grand monument religieux de l'Occident musulman. Et ce n'est pas une erreur.

La forêt d'arcs bicolores de la salle de prière
La forêt d'arcs bicolores de la salle de prière
Vue aérienne : l'axe du bâtiment se lit d'un coup
Vue aérienne : l'axe du bâtiment se lit d'un coup
Le mihrab
Le mihrab
La coupole de la maqsura
La coupole de la maqsura

Les chiffres, d'abord

Un traité andalou sur l'astrolabe, rédigé au XIIe siècle par Ibn al-Nattah, donne l'axe de la mosquée à cent cinquante degrés, c'est-à-dire sud-sud-est. La direction obtenue par le calcul du plus court chemin depuis Cordoue, elle, est de cent degrés, soit est-sud-est, pour une distance de 4 630 kilomètres. Cinquante degrés séparent les deux.

Pour se représenter cet écart, il suffit de le comparer à une horloge : cela correspond à un peu plus d'une heure et demie sur le cadran. Un fidèle placé face au mur de qibla de Cordoue ne regarde pas du tout dans la même direction que celui qui aurait suivi le calcul.

Un écart de cinquante degrés reste abstrait tant qu'on le laisse en degrés. Voici la même chose en distance. Cordoue est à 4 630 kilomètres de La Mecque. Si l'on part de Cordoue en suivant l'axe du bâtiment, à cent cinquante degrés, et que l'on parcourt exactement cette distance, on n'arrive pas en Arabie : on arrive sur l'équateur, en Afrique centrale, à quelque 3 600 kilomètres de La Mecque. C'est cette distance manquante, et non l'angle, qui donne la mesure du décalage. Reste à savoir ce que mesure vraiment ce décalage : il compare l'axe du bâtiment à une règle qui n'existait pas encore. Mesuré à l'aune de la règle que ses bâtisseurs appliquaient, l'écart tombe à quelques degrés, comme on le verra plus bas.

Première explication : la ville qui était là avant

Le chantier commence en 785, sur un terrain qui n'est pas vierge. Cordoue est une ancienne colonie romaine, et des fouilles menées il y a une vingtaine d'années ont révélé le plan orthogonal d'un faubourg antique à cet emplacement précis. La mosquée s'installe dans ce quadrillage et en épouse l'orientation.

Ce n'est pas une paresse de bâtisseur. Reprendre un tracé existant, c'est réutiliser des fondations, des murs de clôture, des alignements de rues et des réseaux d'évacuation. À l'échelle d'un édifice de cette taille, l'économie est considérable, et le résultat est un bâtiment parfaitement inséré dans le tissu urbain plutôt que planté de biais au milieu.

Cordoue vue du ciel, le quadrillage ancien
Cordoue vue du ciel, le quadrillage ancien
La salle hypostyle et ses colonnes
La salle hypostyle et ses colonnes
Les arcs en contre-plongée
Les arcs en contre-plongée
Le mur sculpté
Le mur sculpté

Deuxième explication : cette direction était admise

Le point décisif est ailleurs. Si l'orientation de Cordoue avait été perçue comme fautive, elle aurait été isolée. Elle ne l'est pas : une trentaine de mosquées d'Espagne et d'Afrique du Nord regardent exactement du même côté. Ce n'est pas une anomalie locale, c'est une convention régionale.

Les textes anciens de géographie sacrée l'expliquent d'une manière qui déroute un lecteur d'aujourd'hui. Ils ne raisonnent pas en coordonnées, mais en secteurs disposés autour de la Kaaba. Le monde connu est réparti en régions, et chaque région se voit associée à un côté précis du bâtiment. Se tourner correctement, ce n'est pas viser un point sur une carte, c'est se placer comme on se tiendrait devant la face qui vous revient.

Dans ce système, l'Espagne fait face au mur nord-ouest de la Kaaba. Or la Kaaba elle-même n'est pas orientée au hasard : son grand axe et ses angles sont calés sur des repères astronomiques anciens. Reproduire l'orientation d'une de ses faces revenait donc à s'aligner sur une géométrie céleste connue de tous, sans avoir besoin de la moindre trigonométrie.

Reste une question que l'on se pose rarement : vers où pointent ces murs, concrètement ? La réponse est plus concrète qu'il n'y paraît. Ce sont les quatre coins de la Kaaba qui visent approximativement les points cardinaux, ce dont leurs noms gardent la trace, coin irakien au nord, coin syrien à l'ouest, coin yéménite au sud, coin de la Pierre noire à l'est. Les murs, eux, regardent donc les directions intermédiaires : nord-est, sud-est, sud-ouest et nord-ouest.

Se placer face au mur nord-ouest, quand on se trouve au nord-ouest de La Mecque comme l'Espagne, revient donc à regarder vers le sud-est. C'est-à-dire précisément les cent cinquante degrés de l'axe de Cordoue. On peut même chiffrer la coïncidence. Le mur nord-ouest est l'un des deux petits côtés du bâtiment : sa perpendiculaire sortante pointe vers 334,7 degrés, si bien que se tenir face à lui revient à regarder vers 154,7 degrés. L'axe relevé de Cordoue est de 150 degrés. Moins de cinq degrés séparent les deux. Là où le calcul moderne diagnostique un écart de cinquante degrés, la règle effectivement appliquée à l'époque tombe juste. La convention n'était pas arbitraire : elle se déduisait de l'orientation du bâtiment lui-même, laquelle est calée sur des repères célestes que détaille l'épisode 3.

Précision de méthode : les 154,7 degrés ci-dessus sont un résultat géométrique, déduit des axes astronomiques du bâtiment recalculés pour cette série, et non une valeur citée telle quelle par un texte médiéval. Les traités raisonnent en faces et en secteurs, pas en degrés. Le chiffre sert à montrer que les deux approches concordent, il ne prétend pas restituer une prescription d'époque.

Deux logiques, pas une erreur

Il faut donc tenir les deux explications ensemble, et c'est là que le cas devient intéressant plutôt que polémique. Le tracé romain fournit l'axe, disponible sur place et économiquement rationnel. La géographie sacrée fournit la légitimité : cet axe se trouvait correspondre à l'une des directions admises dans la région.

Les chercheurs qui ont travaillé sur le sujet, notamment David King dans une étude publiée dans la revue Suhayl, ne tranchent pas au profit d'une cause unique. Ils décrivent une rencontre entre une contrainte de terrain et une convention savante. C'est plus prosaïque qu'une intention mystique, et bien plus instructif.

Détail des arcs outrepassés
Détail des arcs outrepassés
La cour des orangers et le minaret
La cour des orangers et le minaret
Une nef vers le fond de la salle
Une nef vers le fond de la salle
La coquille sculptée du mihrab
La coquille sculptée du mihrab

Ce que ce cas apprend sur les autres

Cordoue n'est pas une exception, c'est un révélateur. La plupart des mosquées anciennes n'ont pas été orientées par le calcul, et juger leur direction à l'aune d'un azimut moderne revient à leur appliquer une règle qui n'existait pas encore. Les mêmes recherches montrent que les écarts constatés restaient dans des marges acceptées à l'époque, et que plusieurs conventions coexistaient parfois dans une même région.

C'est aussi pourquoi cette série regarde ces écarts comme des faits d'histoire des sciences et jamais comme des fautes. La question intéressante n'est pas de savoir si un bâtiment du VIIIe siècle est conforme à un calcul du XXIe, mais de comprendre selon quelle logique ses bâtisseurs ont décidé de la direction, avec les moyens et les idées de leur temps.

Pour l'origine du problème, revenez à l'épisode 1. Pour la direction depuis chez vous, la page Boussole Qibla la calcule. Et pour l'édifice lui-même, la fiche de la Mosquée-cathédrale de Cordoue détaille son histoire et son architecture.

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