La série
Qibla, la direction qui a construit un monde
Toutes les mosquées du monde pointent vers un même point. Cette contrainte a produit des problèmes de mathématiques, des instruments, des erreurs restées en place pendant des siècles, et quelques bâtiments construits de travers exprès.
Regardez bien ces tracés. Ils sont courbes. Ce ne sont pourtant pas des détours : chacun est le chemin le plus court entre une ville et La Mecque. Sur une carte plate, le plus court chemin d'un point à un autre n'est presque jamais une ligne droite, et c'est de ce simple fait que découle toute cette série.
Ce que veut dire le mot
La qibla, c'est la direction. Pas un mur, pas un objet, pas un rite : une orientation. Dans chaque mosquée, un mur l'indique, celui que l'on appelle le mur de qibla, et c'est en général dans ce mur qu'est creusée la niche du mihrab. Mais le mur n'est que la trace matérielle d'une décision prise avant lui, celle de savoir vers où se tourner.
Cette décision a l'air simple. Elle ne l'est pas. Elle demande de répondre à une question de géométrie que les meilleurs savants du monde islamique ont mis plusieurs siècles à traiter correctement, et pour laquelle ils ont inventé des méthodes, des tables et des instruments dont certains n'existaient nulle part ailleurs.
Pourquoi c'est un problème difficile
Sur une sphère, la trajectoire la plus courte entre deux points suit ce qu'on appelle un grand cercle, c'est-à-dire un cercle dont le centre est le centre de la Terre. Projetée sur une carte, cette trajectoire apparaît courbe, d'autant plus courbe que la distance est grande et que l'on s'éloigne de l'équateur. C'est pour cette raison qu'un avion reliant Paris à Tokyo passe au-dessus de la Sibérie plutôt que de suivre la ligne droite du planisphère.
Déterminer la qibla revient donc à calculer l'angle de départ de ce grand cercle, ce que les navigateurs appellent l'azimut initial. Le faire depuis n'importe quel point de la Terre, sans instrument de mesure moderne et sans trigonométrie sphérique achevée, était un problème réel. Les solutions générales n'apparaissent pas d'un coup : elles se construisent, se perdent, se redécouvrent, et se voient parfois attribuées au mauvais auteur pendant des siècles.
Et quand on ne calculait pas
La plupart des mosquées anciennes n'ont pas été orientées par le calcul. Elles l'ont été par des repères du ciel et du paysage : le lever du soleil au solstice d'hiver, le coucher d'une étoile connue, la direction d'un vent dominant, ou tout simplement le tracé des rues existantes. Ces méthodes relèvent de ce que les historiens appellent l'astronomie populaire, et elles étaient parfaitement admises.
Il en résulte des écarts, parfois considérables, entre l'orientation réelle d'un bâtiment ancien et la direction que donnerait un calcul moderne. Cette série les regarde comme des faits d'histoire des sciences, et jamais comme des fautes. Les recherches montrent d'ailleurs que ces écarts restaient dans des marges acceptées à l'époque, et que plusieurs conventions pouvaient coexister dans une même région.
Comment lire cette rubrique
Ce n'est pas un cours sur la qibla, et ce n'est pas une liste d'actualités. C'est un corpus : les épisodes se répondent, et l'ordre de lecture compte plus que la date de parution. Le premier pose le problème, les suivants explorent chacun une anomalie précise, un instrument, une méthode ou un bâtiment.
Aucun nombre d'épisodes n'est annoncé. La série s'arrêtera quand les sujets seront épuisés, pas avant. Chaque épisode existe en vidéo courte et en page écrite : la vidéo raconte, la page détaille, avec les chiffres, les sources et ce que le format de cinquante secondes oblige à sacrifier.
Si vous cherchez simplement la direction depuis chez vous, elle est calculée sur la page Boussole Qibla, avec les mosquées les plus proches de votre position.
Les épisodes
Dans l'ordre
Toutes ces mosquées regardent le même point
Une pagode en Chine, une tour de terre au Mali, une coupole en Iran. Rien en commun, sauf un axe invisible. Et comme la Terre est ronde, cet axe n'est pas une ligne droite sur une carte.
Cette mosquée ne pointe pas vers La Mecque
La plus grande mosquée d'Occident regarde plein sud, à cinquante degrés de la direction calculée vers La Mecque. Ce n'est pas une erreur, et une trentaine d'autres font pareil.
Irak, Syrie, Yémen : les coins de la Kaaba portent des noms de pays
Coin irakien au nord, coin syrien à l'ouest, coin yéménite au sud, et le quatrième nommé d'après la Pierre noire. Ce ne sont donc pas les murs qui visent les points cardinaux : eux sont alignés sur le ciel, à quatre-vingt-quatre degrés l'un de l'autre.
La mosquée des deux directions n'en a plus qu'une
À Médine, une mosquée a porté pendant des siècles deux mihrabs, un vers Jérusalem et un vers La Mecque. La reconstruction de 1987 n'en a laissé qu'un.
On a crédité sa découverte à un homme né quatre siècles après lui
Trouver la qibla depuis n'importe où sur Terre a occupé les savants du monde musulman pendant deux siècles. Ibn al-Haytham donne vers l'an mille la première méthode universelle, et des historiens modernes l'ont attribuée à un autre.

Ils ont rebâti une mosquée entière pour cinq degrés
Deux mosquées jumelles à moins de dix ans d'écart, séparées par cinq degrés. L'écart au plus court chemin vers La Mecque, lui, dépasse soixante.

Tout ce bâtiment est chinois, sauf sa direction
Cinq cours en enfilade, charpente de bois, un minaret qui ressemble à une pagode. Un seul élément échappe à la Chine : l'axe, tourné d'un quart de tour vers La Mecque.

On croyait cette carte inventée en Europe en 1909
Trois disques de laiton gravés vers 1675 donnent la direction et la distance de La Mecque depuis toute ville entre l'Andalousie et la Chine.

Le problème de maths que personne n'avait su mettre en table
Une ligne droite sur une carte n'est pas le plus court chemin sur une sphère. La solution complète, 2 880 directions, a été calculée à la main dans une mosquée.

Deux mosquées d'une même ville, deux directions différentes
Pendant des siècles, deux méthodes ont coexisté pour trouver la direction de La Mecque : lire le ciel, ou calculer. Une centaine de réponses pour une seule question.