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Qibla, épisode 8 · Ispahan, Iran · 9 min de lecture
On croyait cette carte inventée en Europe en 1909
Trois disques de laiton, fabriqués à Ispahan vers 1675. La Mecque au centre, une grille de courbes autour, et des villes portées dessus de l'Andalousie jusqu'à la Chine. On pose une règle mobile sur sa ville : on lit la direction, on lit la distance. Le premier a refait surface en 1989, et il a fallu réécrire un chapitre d'histoire de la cartographie.
Ce que fait l'objet
Il tient dans les deux mains. Un disque de laiton d'environ vingt-deux centimètres et demi, gravé sur toute sa surface, avec une règle mobile articulée en son centre.
Au centre exact du disque, La Mecque. Autour, un réseau de lignes courbes qui n'a rien d'un décor : c'est une grille de coordonnées. Et sur cette grille, des dizaines de villes sont portées, chacune à sa place.
L'usage est immédiat. On fait pivoter la règle jusqu'à ce qu'elle passe sur sa ville. La graduation donne alors deux choses d'un seul geste : la direction de La Mecque, et la distance qui l'en sépare. Sans calcul, sans table, sans instrument d'observation.
La couverture va de l'Andalousie à la Chine. C'est-à-dire, pour l'époque, la totalité du monde musulman connu.

Une précision qu'il faut poser tout de suite
Il n'existe aucune photographie en licence libre des trois disques safavides. Ils sont en collection privée ou passés en vente publique, et leurs images sont sous droits.
Toutes les images de cet article, comme tous les plans de la vidéo qui l'accompagne, montrent donc d'autres objets : un qiblanuma ottoman, qui est un instrument de qibla de la même famille, et des astrolabes persans. Chacun est légendé pour ce qu'il est. Le disque lui-même n'apparaît nulle part ailleurs que sous forme de schéma, et ce schéma porte la mention « reconstitution de principe ».
Nous préférons le dire une fois pour toutes plutôt que de laisser une image faire un travail qu'elle ne fait pas.
Comment ils ont refait surface
Pendant longtemps, personne ne savait que ces objets existaient. Ils n'étaient mentionnés dans aucun catalogue, dans aucune histoire des instruments scientifiques.
Le premier a été identifié en 1989, le second en 1995. Un troisième est apparu depuis. Ils ont été étudiés et publiés par David A. King, professeur émérite d'histoire des sciences à l'université Goethe de Francfort, dans la revue à comité de lecture Imago Mundi.
Pourquoi c'est important
Voici le point qui change tout, et il tient en une phrase.
Avant ces découvertes, on tenait ce type de grille cartographique pour une invention européenne. La référence était la projection rétro-azimutale de James Ireland Craig, un cartographe britannique en poste au service topographique d'Égypte, publiée en 1909.
Et le plus frappant est que Craig avait conçu sa projection exactement pour le même usage : permettre de lire la direction de La Mecque depuis n'importe quel point.
Les disques d'Ispahan font la même chose. Ils ont plus de deux siècles d'avance sur lui.

La question qui restait ouverte
Une découverte d'objet ne suffit pas à faire une histoire. Restait la vraie question : les artisans d'Ispahan avaient-ils inventé cette grille, ou en avaient-ils hérité ?
La distinction n'a rien d'académique. Une grille de ce type ne se dessine pas à l'estime. Elle suppose une théorie mathématique, et une théorie précise : il faut savoir tracer les courbes le long desquelles la direction de La Mecque reste constante, ce qui relève des sections coniques.
Or ce niveau de mathématiques ne correspond pas au milieu des artisans d'instruments du XVIIe siècle. Quelque chose manquait.
La réponse, et pourquoi elle est solide
Elle est venue d'un autre chercheur, par un autre chemin, et c'est précisément ce qui la rend solide.
Jan P. Hogendijk, historien des mathématiques à l'université d'Utrecht, a retrouvé les mathématiques nécessaires dans des traités sur les sections coniques : l'un venu de Bagdad, au Xe siècle, l'autre d'Ispahan, au XIe. Il a publié ce résultat en 2002.
Autrement dit : les artisans safavides n'ont pas inventé cette grille. Ils l'ont exécutée. La théorie qu'elle applique avait déjà sept siècles quand le disque a été gravé.
Et c'est là que le dossier devient robuste. Nous avons deux lignes de preuve indépendantes : des objets, étudiés par un premier chercheur, et des textes, retrouvés par un second. Chacune se vérifie sans l'autre. Sur un sujet où nous refusons régulièrement de traiter des faits reposant sur une source unique, celui-ci passe largement le seuil.

Sept siècles entre la théorie et l'objet
Cet écart mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il ne va pas de soi.
On imagine volontiers l'histoire des sciences comme une ligne continue : une découverte, une application, un progrès. La réalité est plus lente et plus discontinue. Ici, la mathématique existe au Xe siècle, dans des traités de géométrie qui ne parlent pas d'instruments. Elle attend. Elle circule. Elle est recopiée, commentée, enseignée.
Et sept cents ans plus tard, dans un atelier d'Ispahan, quelqu'un s'en sert pour graver du laiton.
Ce n'est pas une anomalie. C'est la façon normale dont un savoir voyage quand il n'a pas encore trouvé sa forme utile.
Ce que cet épisode ne dit pas
Nous ne disons pas que la projection de Craig serait un plagiat. Rien ne suggère qu'il ait connu ces objets, et il n'y a aucune raison de le penser : ils étaient inconnus de tous jusqu'en 1989.
Nous ne disons pas non plus que les disques seraient « la première carte du monde centrée sur La Mecque ». D'autres représentations centrées sur la Kaaba existent depuis longtemps, mais elles sont symboliques : elles répartissent le monde en secteurs autour du sanctuaire sans permettre de lire un angle. Ce qui est nouveau ici, c'est la grille mesurable.
Enfin, nous ne prétendons pas savoir dans quel atelier ni par quelle main ces disques ont été gravés. L'attribution à Ispahan et la datation vers 1675 sont celles des travaux publiés.

Nos sources, en clair
Nous donnons les références complètes, avec les liens, pour que chacun puisse vérifier sans passer par nous.
- David A. King, « Two Iranian world maps for finding the direction and distance to Mecca », Imago Mundi 49, 1997, p. 62-82. Revue à comité de lecture. L'ensemble de ses travaux est accessible sur sa page : uni-frankfurt.academia.edu/DavidAKing.
- David A. King, « Qibla Charts, Qibla Maps, and Related Instruments », chapitre 9 de The History of Cartography, vol. 2 livre 1, University of Chicago Press. Le chapitre est en accès libre : press.uchicago.edu.
- Jan P. Hogendijk, « Het mysterie van de Mekkawijzers van Isfahan », Nieuwe Wiskrant 22:2, 2002, p. 4-11. L'article est en accès libre sur le site de l'université d'Utrecht : fisme.science.uu.nl. Ses publications : jphogendijk.nl.
Pour continuer
L'épisode 1 de cette série pose la question de départ, et l'épisode sur Ibn al-Haytham raconte une autre solution du même problème, trouvée six siècles plus tôt. Pour un cas où la géométrie est passée dans le bâti lui-même, voir la Grande Mosquée de Xi'an.