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Épisode 1 · 8 min de lecture

Toutes ces mosquées regardent le même point

Une pagode à Xi'an, une tour de terre à Djenné, une coupole à Ispahan. Trois bâtiments qui ne partagent ni le matériau, ni la forme, ni le siècle, ni même l'idée qu'on se fait d'une mosquée. Et pourtant, à l'intérieur de chacun, des fidèles se tournent vers exactement le même point de la surface terrestre.

La Grande Mosquée de Xi'an, en forme de temple chinois
La Grande Mosquée de Xi'an, en forme de temple chinois
La Grande Mosquée de Djenné, en terre crue
La Grande Mosquée de Djenné, en terre crue
La coupole de Cheikh Lotfollah à Ispahan
La coupole de Cheikh Lotfollah à Ispahan
La Kaaba, au centre de La Mecque
La Kaaba, au centre de La Mecque

Trois bâtiments sans rien de commun

À Xi'an, la Grande Mosquée n'a ni dôme ni minaret au sens où on l'entend ailleurs. Elle s'organise en cours successives, avec des toitures de tuiles vernissées et un pavillon à étages qui tient lieu de tour d'appel. Un visiteur qui ne saurait pas où il se trouve la prendrait pour un temple.

À Djenné, tout est en terre crue, façonnée à la main et recrépie chaque année par la ville entière. Les tourelles hérissées de poutres de palmier ne ressemblent à rien de ce qui se construit ailleurs, et le bâtiment change lentement de forme au fil des recrépissages.

À Ispahan, la coupole de Cheikh Lotfollah est couverte d'une céramique dont la teinte passe du crème au rose selon l'heure, et l'intérieur déploie un réseau géométrique qui converge vers un médaillon central. Rien, absolument rien, ne rapproche ces trois édifices, sinon un axe que l'on ne voit pas.

Le mur qui porte l'orientation

Dans chaque mosquée, un mur indique la direction : le mur de qibla. C'est lui qui porte l'orientation, et non le mihrab, cette niche creusée dedans qui ne fait que la signaler à l'assemblée. Le reste du bâtiment peut s'organiser librement, la contrainte ne porte que sur ce mur.

Cette contrainte est la seule règle géométrique commune à quatorze siècles et à trois continents de construction. Elle explique des choses que l'on remarque rarement : pourquoi certaines mosquées sont posées de biais dans un quartier parfaitement quadrillé, pourquoi deux édifices voisins bâtis à un siècle d'écart ne regardent pas tout à fait au même endroit, ou pourquoi une église convertie en mosquée garde un léger décalage entre sa nef et son mihrab.

Le mur du fond de la salle de prière, à Xi'an
Le mur du fond de la salle de prière, à Xi'an
L'intérieur et le mihrab à Ispahan
L'intérieur et le mihrab à Ispahan
Un mihrab de brique, à Kerman
Un mihrab de brique, à Kerman
Un mihrab ottoman, à Bursa
Un mihrab ottoman, à Bursa

Pourquoi ce n'est pas une ligne droite

Voici le point qui surprend tout le monde. Prenez une carte du monde à plat, posez une règle entre votre ville et La Mecque, tracez. Cette ligne n'est presque jamais la bonne direction.

La raison tient à la forme de la Terre. Sur une sphère, le plus court chemin entre deux points suit un grand cercle, c'est-à-dire un cercle dont le centre coïncide avec celui de la planète. Projeté sur une carte plate, ce chemin apparaît courbe, et l'écart avec la ligne droite grandit avec la distance et avec la latitude. C'est le même phénomène qui fait passer un vol Paris-Tokyo au-dessus de la Sibérie.

Les chiffres rendent la chose concrète. Depuis Paris, la qibla est à 119 degrés, soit est-sud-est, pour une distance de 4 496 kilomètres. Depuis Montréal, elle est à 59 degrés : au nord-est, ce qui paraît absurde tant qu'on regarde un planisphère, et parfaitement logique dès qu'on regarde un globe. La ligne droite tracée à la règle donnerait, elle, un cap sensiblement différent.

Un problème de géométrie, pas de dévotion

Déterminer la qibla revient donc à calculer l'angle de départ d'un grand cercle entre deux points dont on connaît les coordonnées. Formulé ainsi, cela ressemble à un exercice. Mais il faut se placer avant l'existence de la trigonométrie sphérique achevée, sans table de logarithmes, sans instrument de mesure précis, et souvent sans connaître avec exactitude les coordonnées de sa propre ville.

Ce problème a occupé les meilleurs mathématiciens du monde islamique pendant plusieurs siècles. Il a produit des méthodes de calcul, des tables, des cartes spécialisées et des instruments dédiés. Il a aussi produit des erreurs restées en place très longtemps, et des attributions de découverte qui se sont révélées fausses des siècles plus tard.

Et pendant que les savants calculaient, la grande majorité des mosquées continuait d'être orientée autrement : par le lever du soleil à une date donnée, par une étoile connue, par un vent dominant, ou par le tracé des rues déjà là. Ces méthodes relèvent de l'astronomie populaire et elles étaient parfaitement admises. C'est ce qui explique la variété des orientations anciennes, sujet des épisodes suivants.

La cour de la Grande Mosquée de Xi'an
La cour de la Grande Mosquée de Xi'an
La coupole d'Ispahan vue de dessous
La coupole d'Ispahan vue de dessous
Le minaret de terre de Djenné
Le minaret de terre de Djenné
L'échelle humaine sous la coupole
L'échelle humaine sous la coupole

Ce que la série va suivre

À partir de cette contrainte unique, on peut dérouler quatorze siècles d'ingéniosité : des mosquées qui ne pointent pas là où on croit et pour de bonnes raisons, des instruments qui donnent la direction sans calcul, des méthodes régionales qui divergent, et deux jours par an où l'ombre d'un simple bâton suffit à trouver la qibla n'importe où dans le monde.

Pour connaître la direction depuis chez vous, elle est calculée sur la page Boussole Qibla. Pour la suite du raisonnement, l'épisode 2 s'intéresse à un bâtiment qui regarde à cinquante degrés de la direction calculée vers La Mecque, et qui a pourtant parfaitement raison : la Grande Mosquée de Cordoue.

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