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Épisode 3 · La Mecque · 8 min de lecture
Irak, Syrie, Yémen : les coins de la Kaaba portent des noms de pays
Toutes les mosquées du monde se tournent vers la Kaaba. Mais le bâtiment lui-même est orienté, et pas au hasard. Ses quatre coins visent approximativement les points cardinaux, ses quatre murs regardent donc entre les deux, et cette orientation se lit dans le ciel bien avant de se lire sur une boussole.




Un rectangle, pas un cube
On appelle souvent la Kaaba « le cube », et le mot arabe lui-même renvoie à cette idée. Pourtant, le bâtiment n'est pas un cube. Sa base est un rectangle : deux côtés d'un peu plus de douze mètres, deux côtés d'environ onze mètres, pour une hauteur voisine de treize mètres. Les relevés publiés varient de quelques dizaines de centimètres selon les époques et les reconstructions, mais l'écart entre les grands et les petits côtés, lui, ne bouge pas.
Cette différence n'est pas un détail de maçon. Un rectangle a une direction, ce qu'un cube parfait n'aurait pas. Il possède un grand axe et un petit axe, et ces deux axes pointent quelque part. C'est de là que part tout ce qui suit.
Les quatre coins, et ce que leurs noms rappellent
Le point de départ surprend souvent : ce ne sont pas les murs de la Kaaba qui regardent le nord, le sud, l'est et l'ouest, ce sont ses coins. Leurs noms traditionnels en gardent la trace. Le coin irakien est tourné vers le nord, le coin syrien vers l'ouest, le coin yéménite vers le sud, et le coin de la Pierre noire vers l'est.
La conséquence est immédiate : les murs, eux, font face aux directions intermédiaires, nord-est, sud-est, sud-ouest et nord-ouest. Quand un texte ancien dit qu'une région « fait face » à tel mur, il désigne donc l'une de ces quatre directions obliques, jamais un point cardinal.




Ce que visent les grands côtés
Les deux longs côtés du bâtiment sont alignés sur le lever d'une étoile précise : Canopus, la deuxième étoile la plus brillante du ciel nocturne, connue dans la tradition arabe sous le nom de Suhayl. Vue depuis l'Arabie, elle se lève très bas sur l'horizon sud-sud-est, ce qui en fait un repère facile et spectaculaire, longtemps utilisé pour se diriger dans le désert.
À la latitude de La Mecque, un peu plus de vingt et un degrés nord, ce lever se produit à environ cent quarante-neuf degrés mesurés depuis le nord. C'est exactement la direction dans laquelle courent les grands côtés de la Kaaba.
Ce que visent les petits côtés
Les deux petits côtés, eux, suivent le lever du soleil au solstice d'été, c'est-à-dire au jour le plus long de l'année, autour du 21 juin. À la même latitude, ce lever se produit à environ soixante-cinq degrés. Dans l'autre sens, le même axe pointe vers le coucher du soleil au solstice d'hiver, vers deux cent quarante-cinq degrés.
Les deux directions sont donc séparées d'environ quatre-vingt-quatre degrés. Presque un angle droit, mais pas tout à fait : c'est cet écart qui donne au bâtiment sa forme légèrement irrégulière, celle qui se voit sur les vues prises d'en haut.
Ces deux valeurs ont été recalculées pour cette page à partir de la latitude de La Mecque et de la déclinaison des astres concernés. Ce sont des azimuts géométriques : ils ne tiennent compte ni de la réfraction de l'atmosphère près de l'horizon, ni du relief des montagnes qui entourent la ville, deux facteurs qui déplacent le lever observé de un à deux degrés. D'où le « environ » de chaque chiffre.




Pourquoi le ciel, et pas une boussole
La question mérite d'être renversée : au moment où la Kaaba prend sa forme actuelle, avec quoi d'autre aurait-on pu s'orienter ? La boussole n'arrive dans le monde musulman que bien plus tard, et elle vise de toute façon un nord magnétique qui n'est pas tout à fait le nord géographique. Le ciel, lui, est visible par tout le monde, partout, gratuitement, et il revient chaque année aux mêmes endroits.
Aligner un bâtiment sur un lever d'astre n'a donc rien d'exceptionnel ni de mystérieux. C'est ce que font les bâtisseurs sur toute la planète pendant des millénaires, en Égypte, en Mésopotamie, en Amérique centrale comme en Arabie. Le ciel est le seul système de repères partagé avant l'invention des instruments de mesure.
Ce sont les astronomes musulmans qui l'ont décrit
Il ne s'agit pas d'une relecture moderne plaquée sur un bâtiment ancien. Les traités de géographie sacrée rédigés au Moyen Âge décrivent eux-mêmes ces alignements, les nomment, et s'en servent. Leur raisonnement est cohérent de bout en bout : puisque le bâtiment est calé sur des levers d'astres connus, on peut définir la direction de prière d'une région en lui attribuant l'un de ses murs, sans avoir à mesurer la moindre distance.
C'est ce corpus qu'ont étudié les historiens des sciences, en particulier David A. King, qui a catalogué des dizaines de ces schémas de répartition du monde autour de la Kaaba. Les auteurs anciens ne se contredisent pas entre eux sur ce point : l'orientation astronomique du bâtiment est un fait admis, qui sert de fondement à tout le reste.
Le lien direct avec Cordoue
C'est ici que l'épisode 2 trouve son explication complète. Dans ces schémas anciens, l'Espagne fait face au mur nord-ouest de la Kaaba. Se placer devant ce mur quand on vient du nord-ouest revient à regarder vers le sud-est, soit environ cent cinquante degrés. C'est précisément l'axe de la Grande Mosquée de Cordoue.
Autrement dit, la convention andalouse n'était pas un pis-aller. Elle donnait une direction que n'importe qui pouvait retrouver de nuit, en levant les yeux, sans trigonométrie et sans instrument. Ce qui nous apparaît aujourd'hui comme un écart de cinquante degrés était, dans cette logique, une réponse parfaitement définie.
Ce que ce constat ne dit pas
Une précision s'impose, car le sujet se prête aux exagérations. Dire que le bâtiment est aligné sur des levers d'astres ne fait pas de la Kaaba un observatoire, et ne prête aucune intention astronomique à ceux qui l'ont bâtie ou rebâtie. Les alignements sont mesurables et documentés ; les intentions, elles, ne le sont pas, et les historiens s'en tiennent prudemment à ce constat.
Cela ne change rien non plus à la manière dont la direction de prière se calcule aujourd'hui : par le plus court chemin sur la sphère, comme l'explique l'épisode 1. Depuis chez vous, ce cap est donné par la page Boussole Qibla. L'histoire racontée ici n'est pas une méthode de remplacement : c'est l'explication de ce que faisaient ceux qui ne disposaient ni de nos cartes, ni de nos instruments.