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Épisode 4 · Médine · 8 min de lecture
La mosquée des deux directions n'en a plus qu'une
Cette mosquée de Médine avait deux directions. Deux mihrabs dans le même mur, ces niches qui indiquent où se tourner pour prier, l'un vers Jérusalem, l'autre vers La Mecque. Aujourd'hui, il n'en reste qu'une.

L'épisode fondateur de toute la série
Tout ce que cette rubrique raconte découle de ce qui s'est passé dans ce bâtiment. Avant, on priait vers Jérusalem. Après, vers La Mecque. Chaque mosquée bâtie depuis, de Djenné à Xi'an, a cherché cette direction, et avec elle tous les calculs, tous les instruments et toutes les erreurs d'orientation dont les épisodes précédents ont parlé.
Une prière commencée dans une direction, finie dans l'autre
Au début, les musulmans ne priaient pas vers La Mecque. Pendant des années, ils se sont tournés vers Jérusalem. Un matin, dans cette mosquée, la prière commence comme les autres : les rangs sont formés, tout le monde regarde vers le nord.
Selon la tradition, l'ordre de changer arrive pendant la prière. Ni avant, ni après. Celui qui menait la prière se retourne, et derrière lui toute l'assemblée se retourne aussi. Ils avaient Jérusalem devant eux, ils ont désormais La Mecque.
Une précision s'impose ici, et nous nous y tenons : les traditions divergent sur l'identité de celui qui menait la prière, certaines rapportant qu'il s'agissait du Prophète (paix et bénédiction d'Allah sur lui), d'autres nommant un compagnon. Nous ne tranchons pas.
Le passage est rapporté dans le Coran, sourate al-Baqara (2), verset 144. Dans la vidéo, il est affiché à l'écran et jamais récité : le texte est montré, la voix se tait.
Ce que le changement a décidé, pour quatorze siècles
Le demi-tour a duré quelques secondes. Il a orienté tout ce qui a été construit ensuite. C'est la raison pour laquelle une mosquée de Cordoue, une mosquée de Djenné et une mosquée de Xi'an, séparées par des milliers de kilomètres et des siècles, regardent le même point du globe.

Deux mihrabs dans un seul mur
Dans cette mosquée, on a longtemps gardé les deux. Une niche pour l'ancienne direction, une pour la nouvelle, dans le même mur, tournées vers deux points différents du monde. C'est un cas rare, mais pas unique : la mosquée Mandhry de Mombasa a également porté deux mihrabs, et une autre mosquée al-Qiblatayn existe à Zeila. Nous n'écrirons donc jamais « unique au monde ».
Fondée en l'an 2 de l'hégire par Sawad ibn Ghanam ibn Ka'ab, sous le nom de mosquée des Banu Salama, elle a été entretenue par le calife Omar puis reconstruite par le sultan Soulaymane le Magnifique. Les deux niches ont traversé les siècles.

1987 : entièrement reconstruite
En 1987, la mosquée est démolie et rebâtie à plus grande échelle, sous le patronage du roi Fahd et sur les plans de l'architecte égyptien Abdel-Wahed El-Wakil. Le mihrab tourné vers La Mecque reste. Celui tourné vers Jérusalem est retiré. La mosquée des deux directions n'en a plus qu'une.
Nous rapportons ce fait sans en faire un grief. C'est une décision d'aménagement, et la suite montre qu'elle n'a rien effacé.

L'architecte n'a pas effacé la mémoire, il l'a construite
À l'emplacement de l'ancienne niche, El-Wakil a posé un marqueur, placé sous une seconde coupole, fausse, reliée à la vraie. C'est pour cela que le bâtiment porte deux coupoles alors qu'une seule couvre un espace de prière.
Autrement dit, le bâtiment raconte lui-même le passage d'une direction à l'autre. Il ne conserve plus les deux niches, mais il conserve le fait qu'il y en avait deux, et il le dit dans sa silhouette, visible de la rue.

Une niche, et rien d'autre
Le mihrab est une niche creusée dans un mur. Il ne contient rien, il ne sert à rien d'autre qu'à indiquer une direction. C'est probablement l'élément d'architecture le plus économe qui soit : une concavité, et l'ensemble du bâtiment s'ordonne autour d'elle.
Car c'est bien le bâtiment entier qui suit. Le mur qui porte le mihrab commande l'orientation de la salle, donc l'implantation de la mosquée sur sa parcelle, donc parfois le tracé des rues alentour. Une niche de deux mètres décide de la géométrie de plusieurs hectares. C'est ce qui rend l'anomalie de cette mosquée si parlante : deux niches dans un même mur, c'est un bâtiment qui a porté deux géométries à la fois.
Ce que le changement a coûté aux bâtisseurs
Un détail passe souvent inaperçu dans ce récit : le jour où la direction change, un problème technique apparaît, et il ne disparaîtra plus jamais.
Tant qu'on prie vers un point, il faut savoir où il est. Depuis Médine, à quelques centaines de kilomètres, la réponse est intuitive. Depuis Cordoue, Djenné ou Xi'an, elle ne l'est plus du tout : trouver la direction d'un point sur une sphère demande de la géométrie, des tables et des instruments. Les astronomes musulmans y consacreront des siècles de travail, et les épisodes précédents de cette rubrique racontent ce que cela a produit, des mosquées orientées au ciel plutôt qu'à la boussole, et des écarts qui se comptent en centaines de kilomètres à l'arrivée.
Autrement dit, ce demi-tour de quelques secondes n'a pas seulement changé une direction. Il a créé un problème de calcul permanent pour tous ceux qui bâtiraient ensuite, partout, et c'est ce problème qui est le vrai sujet de cette série.
Ce que cet épisode ne dit pas
Trois prudences. Aucune année n'est affichée pour le changement de qibla : il est daté du 15 sha'ban de l'an 2 de l'hégire, ce qui donne 623 ou 624 selon la conversion, et afficher un chiffre trancherait ce que les sources ne tranchent pas.
Nous ne nommons pas le souverain régnant en 1987 : c'est un terrain politique qui n'apporte rien au sujet. L'architecte, lui, est nommé, parce que c'est son travail qui explique la fin de l'histoire.
Enfin, nous ne disons rien du statut contemporain de Jérusalem, ni d'aucun événement postérieur à l'époque ottomane. Le fait du VIIe siècle se suffit.
Pour prolonger : l'épisode 1, l'épisode 2 et l'épisode 3.