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Qibla, épisode 10 · 9 min de lecture

Deux mosquées d'une même ville, deux directions différentes

Deux mosquées d'une même ville peuvent regarder dans deux directions différentes. Ce n'est pas une erreur, et ce n'est pas une négligence. Ce sont deux traditions qui ont coexisté pendant des siècles, chacune parfaitement cohérente, et qui ne répondaient pas tout à fait à la même question.

Deux façons de chercher

La première ne calcule rien. Elle regarde le ciel.

La seconde observe le ciel pour en tirer des nombres, puis elle calcule.

L'historien des sciences David A. King, qui a consacré sa carrière à cette question, les distingue nettement. D'un côté ce qu'il appelle l'astronomie populaire, qu'il définit comme « fondée sur ce que l'on voit dans le ciel, sans observation, sans théorie et sans calcul ». De l'autre l'astronomie mathématique, avec ses programmes d'observation, ses modèles et ses tables.

La première était celle des savants du droit, qui réglaient la pratique. La seconde était celle des astronomes.

Pourquoi regarder le ciel a un sens

Voici le point que l'on oublie presque toujours, et sans lequel la première méthode paraît naïve. Elle ne l'est pas du tout.

La Kaaba elle-même est orientée sur des repères célestes.

Sa base est un rectangle, et ce rectangle n'est pas posé au hasard. Son grand côté est aligné sur le point de l'horizon où se lève Canopus, l'étoile la plus brillante du ciel austral, que la tradition arabe appelle Suhayl. Son petit côté vise le lever du soleil au solstice d'été, et son coucher au solstice d'hiver.

Ce fait était connu de plusieurs auteurs médiévaux, puis oublié, puis retrouvé par les travaux modernes.

La Kaaba et le tawaf, vus de haut
La Kaaba et le tawaf, vus de haut

Le raisonnement

Une fois ce fait posé, la méthode des savants du droit devient limpide.

Si vous vous tenez à La Mecque, face à un côté de la Kaaba, vous avez une certaine étoile ou un certain lever de soleil dans votre dos ou devant vous. Alors, où que vous soyez dans le monde, placez-vous face au même astre, et vous vous placez face au même côté de la Kaaba.

Ce n'est pas une approximation faute de mieux. C'est une idée géométrique, et elle a l'immense avantage de ne demander aucun instrument, aucune table, aucune connaissance de sa propre latitude. Il suffit de savoir où se lève une étoile.

Les savants du droit en ont tiré une vingtaine de schémas différents, selon les régions et les écoles.

Filés d'étoiles au-dessus de l'horizon
Filés d'étoiles au-dessus de l'horizon

L'autre voie

Les astronomes ont procédé tout autrement.

Pour eux, la question est un problème de géométrie sur la sphère : connaissant la latitude et la longitude de sa ville et celles de La Mecque, trouver l'angle du grand cercle qui les relie. C'est un problème difficile, et nous lui avons consacré un épisode entier.

Ils l'ont attaqué pendant des siècles. Al-Battani au neuvième siècle, al-Biruni au onzième, al-Tusi, Ibn al-Shatir, et bien d'autres. Le résultat est un corpus considérable : quatre-vingts tables de coordonnées géographiques et une douzaine de procédés de calcul différents.

Il faut préciser un point, parce qu'on le lit souvent de travers. Les astronomes observaient le ciel eux aussi, et notamment les mêmes astres. Mais ils s'en servaient pour établir des coordonnées, pas pour donner directement une direction. L'observation était le début du travail, pas la fin.

Astrolabe planisphérique, Iran, 984
Astrolabe planisphérique, Iran, 984

Une centaine de réponses

Faites l'addition. Une vingtaine de schémas d'un côté, quatre-vingts tables et une douzaine de procédés de l'autre.

Pour une seule question, cela fait une centaine de réponses possibles, toutes défendables dans leur cadre.

Et comme les deux traditions étaient vivantes en même temps, dans les mêmes villes, il n'est pas surprenant que deux mosquées voisines ne regardent pas dans la même direction. Elles n'avaient pas consulté la même autorité.

Ce que cela explique

Reprenons le cas de Marrakech, que nous avions laissé en suspens.

La Koutoubia regarde à cent cinquante-quatre degrés. Nous avons calculé le plus court chemin vers La Mecque depuis Marrakech, par la formule du grand cercle : il donne quatre-vingt-onze degrés, pour 4 851 kilomètres.

Soixante-deux degrés d'écart. Nous avions donné le chiffre sans pouvoir l'expliquer autrement que par « deux méthodes différentes ». Nous pouvons maintenant dire lesquelles.

Les mosquées anciennes du Maroc se groupent autour de cent cinquante-cinq à cent soixante degrés, c'est-à-dire à peu près plein sud. Ce n'est pas une dérive locale : l'Occident musulman tenait l'orientation vers le sud pour la plus ancienne et la plus sûre, parce que c'est celle du mur de la Kaaba que l'on vise en se plaçant selon les repères célestes.

La Koutoubia ne se trompe pas de direction. Elle ne répond pas à la même question.

La Koutoubia reflétée dans un bassin, Marrakech
La Koutoubia reflétée dans un bassin, Marrakech

Ce que nous refusons d'écrire

Il faut le dire explicitement, parce que c'est une règle constante de cette série et parce que la littérature sur ce sujet en manque parfois.

Nous n'écrivons jamais qu'une orientation ancienne serait « fausse », « erronée » ou « incorrecte ». Un écart d'orientation se mesure entre deux méthodes, jamais entre une méthode et la vérité. Dire qu'une mosquée du douzième siècle « se trompe » revient à juger une pratique avec un outil qu'elle n'avait pas et une question qu'elle ne se posait pas.

Nous distinguons également, chaque fois que c'est possible, les mesures d'un chercheur de ses thèses. Les relevés d'orientation sont des faits. Les explications qu'on en tire sont des interprétations, et elles se discutent.

Ce que cet article ne tranche pas

Nous ne disons pas que toutes les mosquées anciennes relèvent de la première tradition et toutes les modernes de la seconde. La réalité est plus mêlée, et chaque édifice demande son propre dossier.

Nous ne donnons pas non plus les vingt schémas ni les quatre-vingts tables : ce sont des ordres de grandeur établis par les travaux de King, pas une liste que nous aurions vérifiée une par une.

Enfin, l'animation qui accompagne cet épisode est un schéma. Les azimuts qu'elle dessine sont indicatifs, choisis pour que la perpendicularité des deux axes se voie. Ce n'est pas un relevé.

La Kaaba pendant le Hajj
La Kaaba pendant le Hajj

Nos sources

Pour continuer

L'épisode sur la Kaaba orientée sur le ciel détaille le fait qui fonde la première tradition. L'épisode sur le problème de maths raconte la seconde. Et celui de la Koutoubia est le cas que celui-ci vient expliquer.

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