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Asie du Sud-Est · 9 min de lecture · 2026-08-13
Les deux mosquées du Vietnam n'ont pas été bâties par des Cham
Au Vietnam, l'islam est la religion d'une infime minorité : environ quatre-vingt mille fidèles, à peine un dixième de pour cent de la population. Cette minorité porte un nom, les Cham, héritiers de l'ancien royaume de Champā. Pourtant, les deux mosquées les plus emblématiques du pays, celle de Hanoï au nord et celle de Saïgon au sud, n'ont pas été bâties par eux. Elles sont l'œuvre de diasporas marchandes venues d'Inde. Et leurs destins, séparés par la guerre puis par la fermeture du pays, racontent deux histoires opposées.




Les Cham, seuls musulmans d'un pays bouddhiste
L'islam arrive au Vietnam par la mer, très tôt. Dès le IXe siècle, des marchands arabes, persans et indiens font escale sur les côtes du royaume de Champā, sur la route commerciale qui mène vers la Chine. La religion se diffuse lentement, pacifiquement, par le commerce et non par la conquête. Les Cham deviennent ainsi la seule des cinquante-trois minorités ethniques reconnues au Vietnam à pratiquer l'islam.
Mais cet islam cham n'est pas uniforme. Deux courants coexistent encore aujourd'hui. Les Cham Bani, installés surtout dans les provinces du centre, pratiquent une foi profondément syncrétique, où les enseignements coraniques se mêlent aux traditions ancestrales du peuple cham et à des éléments hérités de l'hindouisme. Les Cham Islam, plus nombreux dans le delta du Mékong et autour de Saïgon, suivent un islam sunnite classique, beaucoup plus proche des pratiques du reste du monde musulman. Cette seconde branche s'est renforcée au contact des communautés malaises et indiennes présentes dans les ports du sud.
Une partie des Cham a par ailleurs quitté le Vietnam au fil des siècles, fuyant les incursions vietnamiennes vers le Cambodge et la Malaisie, où cette diaspora s'est fondue dans un islam sunnite orthodoxe. L'histoire des musulmans du Vietnam est donc, dès l'origine, une histoire de circulations et de départs autant que d'enracinement.

Hanoï, 1885 : la mosquée des marchands de Bombay
Au XIXe siècle, des commerçants venus d'Inde et du Moyen-Orient s'installent dans le nord du Vietnam pour le négoce des étoffes et le change de monnaie. À Hanoï, ils se regroupent dans le quartier de Hang Dao, le quartier des tisserands et des marchands de soie, au cœur de la vieille ville. Ils sont quelques centaines, guère plus, mais suffisamment prospères pour vouloir un lieu de culte permanent.
En 1885, un groupe d'Indiens originaires de Bombay réunit les fonds nécessaires. La mosquée Al-Noor sort de terre sur une parcelle d'environ sept cents mètres carrés, rue Hang Luoc. Elle ouvre officiellement en 1890. Son architecture mêle les codes islamiques classiques aux influences indiennes, particulièrement visibles dans le traitement de la coupole et du minaret. Elle peut accueillir entre deux cents et trois cents fidèles, ce qui, à l'échelle de la communauté qu'elle dessert, est largement suffisant.
Il faut le souligner : cette mosquée n'a jamais été conçue pour les Cham. Elle est bâtie par des expatriés, pour des expatriés. Le nord du Vietnam n'a jamais compté de population cham significative, et la communauté musulmane de Hanoï restera, pendant toute son histoire, essentiellement étrangère.
Saïgon, 1935 : la mosquée des commerçants du sud de l'Inde
Cinquante ans plus tard, à l'autre bout du pays, le scénario se répète. Saïgon, alors capitale de la Cochinchine française, abrite une population cosmopolite : commerçants malais, indonésiens, indiens, nord-africains et yéménites se croisent dans les rues du centre. La communauté musulmane y est plus nombreuse et plus diverse qu'à Hanoï.
Le chantier de la mosquée centrale de Saïgon commence le 21 décembre 1934 et s'achève en 1935. Il est porté par des commerçants musulmans originaires du sud de l'Inde, sous la direction de JM Mohamed Ismael, chef de la congrégation musulmane et figure de la communauté indienne britannique de la ville. La mosquée s'élève au 66 de la rue Dong Du, en plein centre.
Son architecture est un curieux assemblage. La façade blanche, l'intérieur bleu clair et les quatre minarets qui encadrent le bâtiment obéissent aux codes islamiques, mais la structure d'ensemble emprunte au vocabulaire des églises européennes. Plus surprenant encore, l'arc du linteau principal adopte une forme de lotus, motif directement issu de l'iconographie bouddhiste et hindoue. Trois univers religieux se croisent donc dans une même façade.
Initialement réservée aux musulmans indiens, la mosquée s'ouvre progressivement à l'ensemble des fidèles de la ville, dont les Cham du delta venus s'installer à Saïgon. Elle est aujourd'hui la plus ancienne et la plus connue des douze mosquées de Hô-Chi-Minh-Ville, et ses quatre minarets se détachent désormais sur les tours de verre du quartier d'affaires.

Deux destins séparés par la guerre
C'est ici que les deux histoires divergent. Entre 1964 et 1973, la guerre contraint la mosquée Al-Noor de Hanoï à fermer ses portes. Fait remarquable, le bâtiment traverse les bombardements sans être détruit. Mais l'édifice, lui, survit mieux que la communauté qu'il abritait.
Après la réunification de 1975, le Vietnam adopte un modèle d'économie planifiée sur le modèle soviétique et se referme sur lui-même. Les missionnaires étrangers sont expulsés, les échanges avec l'extérieur se réduisent drastiquement. Pour une mosquée dont les fidèles étaient très majoritairement des expatriés, la conséquence est mécanique : il n'y a tout simplement plus personne pour y prier. Ce n'est pas tant la mosquée qui a fermé que le pays tout entier, et les expatriés ne pouvaient plus y revenir.
Il faut attendre les réformes d'ouverture engagées à partir de 1986, connues sous le nom de Renouveau, pour que le Vietnam se rouvre au monde. La mosquée Al-Noor reprend vie en 1990. Sa réouverture tient d'ailleurs à peu de chose : c'est un homme d'affaires malaisien, Khalid, alors responsable de Malaysia Airlines à Hanoï, qui relance la démarche, et c'est l'ambassadeur d'Iran qui signe l'accord permettant d'obtenir l'autorisation officielle. Une mosquée bâtie par des étrangers, rouverte par des étrangers.

Au sud, une communauté qui n'a jamais disparu
À Saïgon, rien de tel. La communauté musulmane du sud, plus ancienne, plus nombreuse et surtout enracinée localement grâce à la présence cham du delta du Mékong, n'a jamais cessé d'exister. La mosquée centrale n'a jamais connu d'interruption comparable et continue d'accueillir ses fidèles sans discontinuer.
Aujourd'hui encore, le contraste demeure. À Hanoï, une bonne part des fidèles sont des diplomates et des employés d'ambassades de pays musulmans, auxquels s'ajoutent quelques centaines de musulmans vietnamiens. Dans le sud, autour de Hô-Chi-Minh-Ville, dans les provinces d'An Giang et de Tây Ninh, les communautés cham ont préservé leur héritage islamique sur plusieurs siècles, avec leurs propres mosquées de village.
Ce que racontent ces deux bâtiments
L'histoire de ces deux mosquées est finalement moins une histoire d'architecture qu'une histoire de circulation humaine. Deux fois, à cinquante ans d'intervalle, des marchands venus d'ailleurs ont bâti un lieu de culte pour eux-mêmes, et ces bâtiments d'étrangers sont devenus les repères islamiques les plus visibles d'un pays où l'islam est pratiqué par une minorité qui, elle, n'y était pour rien.
Ce que la comparaison entre le nord et le sud révèle, c'est la fragilité d'une communauté sans ancrage local. Au nord, quand la diaspora est partie, la mosquée s'est vidée et il a fallu attendre des décennies et l'intervention d'étrangers pour la ranimer. Au sud, la greffe entre diaspora marchande et minorité cham a tenu, et le lieu de culte a traversé les mêmes décennies sans rupture. Deux bâtiments nés de la même impulsion, deux issues que seule la présence, ou l'absence, d'une communauté enracinée explique.