Accueil › Blog › Cheikh Lotfollah, le couloir coudé
Ispahan, Iran · 9 min de lecture
Pour entrer dans cette mosquée, il faut tourner
De l'extérieur, la mosquée Cheikh Lotfollah d'Ispahan est parfaitement droite : sa façade suit au millimètre l'alignement de la place royale sur laquelle elle donne. À l'intérieur, elle est de travers. Ce n'est pas une maladresse, c'est la seule solution à une contradiction que l'architecte ne pouvait pas résoudre autrement.
Une mosquée sans minaret et sans cour
Commençons par ce qui saute aux yeux quand on la compare à ses voisines.
Sur la place Naqsh-e Jahan, à Ispahan, la mosquée du Chah dresse deux minarets et déploie une grande cour. La mosquée Cheikh Lotfollah, elle, n'a ni minaret ni cour. Elle se réduit à un portail, un passage, et une salle unique couverte d'une coupole.
Ce détail va nous servir deux fois. D'abord parce qu'il explique la forme du bâtiment : sans cour à orienter ni minaret à planter, tout se joue entre une porte et une salle. Ensuite parce qu'il sert de test d'identification : toute photographie de cette mosquée montrant un minaret ou une cour montre en réalité un autre édifice. Nous y reviendrons.

Une place qui impose une direction
La place Naqsh-e Jahan est un immense rectangle, l'un des plus grands du monde, aménagé au début du dix-septième siècle. Son axe long est sensiblement nord-sud, et tout ce qui la borde s'aligne dessus. C'est une composition d'urbanisme, et elle ne se discute pas : une façade qui sortirait de l'alignement casserait la place.
La mosquée Cheikh Lotfollah occupe le côté est. Sa façade, son portail, sa niche d'entrée, tout obéit à ce rectangle.
Sauf que la prière, elle, n'obéit pas à la place.
Ce que dit le calcul
Ici, nous n'avons pas voulu dépendre d'une source, et il y a une raison à cela : presque tout ce qui s'écrit sur cette mosquée vient de sites de voyage qui se recopient les uns les autres. Or la direction de la qibla est une donnée géodésique. Elle se calcule.
Depuis la mosquée, à 32,6574 de latitude nord et 51,6780 de longitude est, vers la Kaaba, à 21,4225 nord et 39,8262 est, l'azimut du grand cercle vaut 226,1 degrés. Autrement dit, La Mecque se trouve à 46,1 degrés à l'ouest du sud.
L'axe de la place étant à peu près nord-sud, l'écart entre les deux directions est donc d'environ quarante-cinq degrés.
Et c'est là que le bâtiment devient élégant. La salle de prière est un carré tourné d'un huitième de tour. Un carré tourné ainsi a ses faces au nord-est, au sud-est, au sud-ouest et au nord-ouest. Or le sud-ouest est à 225 degrés, et la qibla à 226. La rotation ne tombe pas juste par hasard : elle tombe juste parce que la qibla y est.

Deux solutions, une seule retenue
Devant cet écart, un architecte a deux options, et elles s'excluent.
Tordre la façade. On oriente tout le bâtiment vers La Mecque, portail compris. La salle est parfaitement alignée, et la place est défigurée : une façade en biais de quarante-cinq degrés au milieu d'un rectangle se voit de partout.
Tordre l'intérieur. On garde la façade dans l'alignement, et on fait pivoter la salle derrière elle. La place est sauve, mais il faut alors relier deux volumes qui ne regardent pas dans la même direction.
C'est la seconde qui a été retenue, et le prix à payer est un couloir.
Le couloir
Entre la porte et la salle de prière, un passage tourne.
On entre face à la place, dans l'axe du rectangle. On avance. Le passage coude. Et on débouche dans la salle en regardant, cette fois, vers La Mecque. Le corps du visiteur exécute la rotation que le bâtiment ne pouvait pas montrer à l'extérieur.
C'est le genre de dispositif qui ne se remarque pas, précisément parce qu'il fonctionne. De la place, rien ne dépasse. De l'intérieur, tout est aligné sur ce qui compte. Le couloir absorbe la différence, et il est la seule pièce du bâtiment dont la raison d'être est un angle.

Ce qu'on lit, et ce qui se mesure
Deux autres explications circulent au sujet de ce couloir, et il faut les distinguer soigneusement de ce qui précède.
La première dit qu'il est volontairement sombre, pour que la coupole éblouisse d'autant plus quand on y débouche. C'est une lecture séduisante, et parfaitement plausible : l'effet, lui, est réel, tous ceux qui sont entrés le décrivent.
La seconde dit qu'il servait d'accès discret depuis le palais Ali Qapu, de l'autre côté de la place, la mosquée ayant été réservée à la famille royale.
Nous ne les écartons pas. Nous disons seulement ce qu'elles sont : des interprétations. Aucune ne se vérifie par la mesure, et aucune ne rend l'autre fausse. L'écart de quarante-cinq degrés, lui, se calcule, et il suffit à expliquer pourquoi un couloir existe. Le reste explique éventuellement pourquoi il est comme il est.
C'est une distinction que nous tenons dans toute notre série sur la qibla : un écart d'angle se mesure entre deux méthodes ou deux contraintes, et il ne se confond jamais avec une intention prêtée après coup.
Le paon, et pourquoi nous n'en avons pas fait le sujet
Il faut en parler, parce que c'est ce que la plupart des visiteurs retiennent.
Sous la coupole, dans certaines lumières, on croit distinguer un paon dont la queue serait faite de rayons de soleil. Nous avons cherché à savoir si l'effet est voulu, et nous avons dû renoncer à en faire un sujet.
La raison est simple : les sources se contredisent sur le mécanisme lui-même. Selon les unes, un paon est peint au sommet de la coupole, sans queue, et la lumière la complète. Selon d'autres, la figure est au sol. Selon d'autres encore, il n'y a aucun paon peint, et la silhouette naît uniquement de l'agencement des carreaux. Sur l'origine de la lumière, elles se partagent entre un oculus, les fenêtres ajourées du tambour et le couloir d'entrée.
Aucune étude à comité de lecture, à notre connaissance, n'établit l'intention. Nous préférons donc décrire ce qu'on voit, dire que son explication n'est pas fixée, et ne rien affirmer de plus.

Une note sur les images de cet article
Nous avions d'abord réuni douze photographies proposées comme montrant la mosquée Cheikh Lotfollah. Sept ont été écartées après vérification. Deux montraient des minarets, une montrait une salle à colonnes : ce sont d'autres édifices d'Ispahan, la mosquée du Chah pour l'essentiel.
Le test était donné par le bâtiment lui-même, et c'est pour cela que nous avons commencé par là : pas de minaret, pas de cour. Les images retenues viennent pour la plupart de fichiers dont le nom déclare le bâtiment, avec auteur et licence vérifiés.
Nos sources
La direction de la qibla depuis Ispahan est calculée par nos soins, par la formule de l'azimut du grand cercle, à partir des coordonnées de la mosquée et de celles de la Kaaba. C'est le seul chiffre de cet article, et il ne dépend d'aucune source secondaire.
Pour le reste, l'édifice est daté du début du dix-septième siècle, sous Chah Abbas Ier, et son chantier a duré près de vingt ans. Il est attribué à l'architecte Mohammad Reza Esfahani. Ces éléments sont concordants dans la littérature disponible ; nous n'avons pas trouvé de plan publié du couloir, et nous ne décrivons donc que le fait qu'il tourne.
Notre fiche de la mosquée Cheikh Lotfollah présente le bâtiment dans son ensemble, et notre article Nasir al-Mulk et Cheikh Lotfollah, les mosquées iraniennes de la lumière l'aborde par sa lumière et ses couleurs. Cet article-ci n'en traite qu'un point : l'angle.
À découvrir
Mosquées citées dans cet article

Mosquée bleue (Sultan Ahmed)
Six minarets, une cascade de coupoles et plus de 20 000 carreaux d'Iznik : l'icône d'Istanbul.

Mosquée Nasir al-Mulk
La « mosquée rose » de Chiraz, dont les vitraux transforment chaque matin la prière en kaléidoscope.

Mosquée Cheikh Lotfollah
Le joyau safavide de la place Naqsh-e Jahan : ni minaret, ni cour, mais le plus beau dôme d'Iran.
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