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Inde · Technique · 7 min de lecture · 2026-09-21
Les claustras de mosquée : lumière, air et regard
Une paroi de pierre percée de centaines de trous, dans une mosquée, travaille autant qu'elle décore. Elle fait trois métiers à la fois : elle hache la lumière, elle refroidit l'air qui la traverse, et elle cache ceux qui sont derrière.

Une mosquée de 1573 et ses dix fenêtres
Le meilleur exemple tient dans un bâtiment modeste, à Ahmedabad, dans le Gujarat. La mosquée Sidi Saiyyed est achevée en 980 de l'hégire, soit 1572 ou 1573, à la toute fin du sultanat du Gujarat. Son fondateur, Sidi Sayyid, est un notable d'origine abyssine passé au service des derniers sultans de la province.
Le bâtiment porte dix fenêtres de pierre ajourée le long de ses arcs latéraux et de son mur arrière. Deux d'entre elles sont taillées dans un travail de dentelle où l'on distingue un arbre, ses branches, ses feuillages et un motif de palme. Ce dessin, connu comme l'arbre de vie, est devenu l'emblème officieux de la ville, jusqu'à servir de logo à l'Institut indien de management d'Ahmedabad.

La lumière : découper le jour
Une baie ouverte, sous un ciel de plaine indienne ou de désert, laisse entrer un jour violent. L'oeil, dans une salle sombre, ne supporte pas cet écart de luminosité : la fenêtre devient un trou blanc et l'on ne voit plus rien autour d'elle.
Une paroi percée de petites ouvertures traite le même flux autrement. Chaque trou devient une source ponctuelle, et la somme de ces sources donne une clarté répartie sur tout le mur, sans point d'éblouissement. L'épaisseur de la dalle ajoute un deuxième effet : quand le soleil est haut, chaque perforation s'ombre elle-même sur ses bords, et la paroi laisse passer moins de rayonnement direct au moment où il est le plus fort.
Le sol raconte le reste. Les taches de lumière projetées par le claustra se déplacent au fil de la journée, et leur forme change avec la hauteur du soleil. C'est un cadran involontaire, que les photographes connaissent mieux que les visiteurs.

L'air : le resserrer, puis le refroidir
Le deuxième métier se joue sur l'air. En se resserrant dans des ouvertures étroites, le flux gagne en vitesse au droit de la paroi, et un air qui va plus vite emporte davantage de chaleur à la peau.
Le procédé va plus loin quand on lui ajoute de l'eau. Derrière ces panneaux, on posait des jarres de terre poreuse remplies d'eau. La terre suinte, l'eau s'évapore à la surface du vase, et l'évaporation prend de la chaleur à l'air qui passe. L'air entre donc plus frais qu'il n'était dehors, sans machine et sans énergie.
L'effet a été mesuré. Une étude de terrain publiée en 2020 dans la revue Energy and Buildings a suivi des dispositifs traditionnels de ce type par des températures extérieures de 40 à 41,6 degrés, et documenté le rafraîchissement obtenu en combinant l'ombrage de la paroi, la ventilation et l'évaporation.

Le nom dit la fonction, et il est discuté
Le mot arabe le plus courant pour ces panneaux, moucharabieh, garde la trace de cette histoire d'eau. Une étymologie le rattache à la racine sharaba, boire, et désigne donc l'endroit où l'on posait les jarres à rafraîchir.
Une seconde étymologie, également documentée, le fait venir de mashrafiya, de la racine qui veut dire surplomber ou observer : le panneau serait d'abord la partie saillante de la fenêtre d'où l'on regarde la rue sans être vu. Les deux lectures survivent côte à côte dans la littérature, et elles décrivent chacune une fonction réelle de l'objet.
Le regard : voir sans être vu
Le troisième métier tient à une asymétrie simple. Depuis le côté éclairé, l'oeil s'accroche à la pierre et le fond reste noir : la paroi paraît opaque. Depuis le côté sombre, au contraire, chaque trou cadre un fragment de rue ou de cour, et le regard passe.
Dans une mosquée, cette propriété a un usage précis : les galeries et les tribunes réservées aux femmes, les loges de dignitaires, parfois la maqsura qui isolait le souverain. Dans une maison, c'est la fenêtre de la pièce des femmes. Le même panneau sert dans les deux cas, et c'est pour cette raison qu'on le trouve aussi bien sur un édifice religieux que sur une façade privée.

Pierre en Inde, bois en Égypte
La technique se décline selon le matériau disponible. En Inde, le claustra est une jali, une dalle de grès ou de marbre évidée, parfois dans un seul bloc, ce qui permet des courbes continues comme les branches de l'arbre de Sidi Saiyyed. Le sultanat du Gujarat, puis les grands chantiers moghols, en ont couvert leurs murs.
En Égypte, en Syrie et au Hedjaz, le même besoin se règle en bois : des fuseaux tournés au tour, assemblés sans colle en résilles serrées, forment des panneaux légers que l'on peut accrocher en saillie sur une façade. En Asie centrale, on trouve les deux, treillis de bois dans les galeries et céramique ajourée dans les tympans.

La fenêtre la plus copiée appartient à un bâtiment inachevé
Reste un détail que les guides passent souvent sous silence. À Sidi Saiyyed, l'arc central, là où l'on attendrait la plus belle des jalis, est simplement bouché par un mur de pierre. Le chantier a été interrompu par la conquête moghole du Gujarat, en 1573, et il n'a jamais repris.
Le dessin que la ville met aujourd'hui sur ses logos et ses souvenirs vient donc d'un bâtiment resté en plan. Pour une autre géométrie qui travaille autant qu'elle décore, voyez les muqarnas et les motifs géométriques.
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