Accueil › Blog › Djamaâ El Djazaïr face à Hassan II : le duel des géantes d'Afrique du Nord
Maghreb · 8 min de lecture · 2026-07-27
Djamaâ El Djazaïr face à Hassan II : le duel des géantes d'Afrique du Nord
Pendant vingt-six ans, la mosquée Hassan II de Casablanca a régné sans partage sur l'Afrique : plus grande mosquée du continent, minaret le plus haut du monde après ceux des deux lieux saints. En 2019, une nouvelle venue algéroise, Djamaâ El Djazaïr, lui a ravi tous ses records d'un coup. Deux mosquées, deux pays voisins, deux façons radicalement différentes de bâtir un symbole national.




Hassan II, l'ambition d'un roi face à l'Atlantique
C'est en 1980 que le roi Hassan II du Maroc lance le projet d'une grande mosquée nationale à Casablanca, construite en partie sur un éperon rocheux avancé dans l'océan Atlantique, en référence au verset coranique selon lequel le trône de Dieu était posé sur l'eau. La première pierre est posée le 11 juillet 1986 et l'édifice, conçu par l'architecte français Michel Pinseau, est inauguré en 1993, financé intégralement par une souscription publique nationale : environ un tiers du budget, estimé à 800 millions de dollars, provient de fonds royaux, le reste étant réuni auprès de près de 12 millions de citoyens marocains, chacun recevant un reçu imprimé attestant de sa contribution. Son minaret culmine à 210 mètres, coiffé d'un puissant laser vert qui, la nuit, pointe symboliquement en direction de La Mecque et reste visible à plus de 30 kilomètres. À l'intérieur, marbre, cèdre de l'Atlas et zellige sont travaillés par des milliers d'artisans marocains selon les techniques andalouses héritées de Fès et de Marrakech ; le toit de la salle de prière, haut de 60 mètres, est entièrement rétractable et s'ouvre en quelques minutes, tandis qu'une partie du sol en verre permet aux fidèles de prier au-dessus des flots.


Djamaâ El Djazaïr, l'ingénierie du XXIe siècle
Vingt-six ans plus tard, l'Algérie riposte avec Djamaâ El Djazaïr, sur le front de mer d'Alger. En 2008, un concours d'architecture international est lancé pour désigner le maître d'œuvre du projet ; il est remporté par les cabinets allemands KSP Jürgen Engel Architekten, pour la conception architecturale, et Krebs und Kiefer, pour l'ingénierie structurelle, tandis que la construction est confiée à l'entreprise publique chinoise China State Construction Engineering Corporation (CSCEC). Le chantier démarre en 2012 ; le gros œuvre est achevé en 2019, mais l'inauguration officielle, plusieurs fois reportée pour des raisons politiques et budgétaires, n'a lieu qu'en février 2024, à la veille du ramadan. Le résultat : un minaret de 265 mètres, le plus haut du monde, une salle de prière d'environ 20 000 m² pouvant accueillir près de 37 000 fidèles, un dôme de 50 mètres de diamètre porté par 618 colonnes octogonales, et un complexe entier, esplanades, jardins et annexes compris, capable de recevoir jusqu'à 120 000 personnes lors des grandes occasions.

Le minaret, un défi structurel unique
Culminant à 265 mètres, le minaret de Djamaâ El Djazaïr repose sur une base carrée de 26,5 mètres de côté et se compose de 43 étages desservis par des ascenseurs panoramiques. Sa structure, particulièrement élancée pour un édifice de cette hauteur, associe des noyaux en béton armé à des éléments métalliques intégrés, reliés en façade par un système de contreventements dissipatifs conçu pour absorber les efforts latéraux dus au vent et aux séismes. Les fondations, distinctes de celles de la salle de prière compte tenu de la stratégie parasismique retenue pour la tour, reposent sur un radier de trois mètres d'épaisseur et 60 pieux rectangulaires descendant jusqu'à 60 mètres de profondeur. À son sommet, une plateforme d'observation aux parois vitrées offre une vue panoramique sur la baie d'Alger et abrite un musée consacré à la culture islamique ; la façade du minaret est visuellement divisée en cinq segments, en référence symbolique aux cinq piliers de l'islam.
Résister aux séismes : une prouesse d'ingénierie
Alger se situe à proximité de la limite entre les plaques tectoniques africaine et eurasienne, une zone exposée à un risque sismique élevé. Pour protéger la salle de prière, les ingénieurs ont conçu un système d'isolation parasismique inédit sur le continent africain : environ 250 isolateurs à glissement à surface courbe (246 selon les publications d'ingénierie spécialisées), associés à environ 80 amortisseurs hydrauliques, permettent de découpler la structure du sol lors d'un séisme. Ce dispositif porte la période d'isolation de l'édifice à environ 3,1 secondes et limite le déplacement horizontal maximal à 500 millimètres, tout en étant capable d'absorber jusqu'à 70 % de la force sismique. Le système a été dimensionné pour un séisme majeur pouvant atteindre une magnitude de 9, avec l'objectif de protéger l'édifice pendant environ 500 ans. C'est la première fois qu'une isolation sismique de cette ampleur, comparable à celle employée au Japon ou aux États-Unis, est mise en œuvre pour un édifice religieux en Afrique.

Le duel des chiffres
Sur le papier, la comparaison est sans appel : 265 mètres de minaret contre 210, un complexe pouvant recevoir jusqu'à 120 000 personnes contre 105 000, un budget final avoisinant les 900 millions de dollars (898 millions selon le chiffre le plus généralement retenu) contre 800 millions. Djamaâ El Djazaïr est aujourd'hui considérée comme la troisième plus grande mosquée du monde par sa capacité, après les deux lieux saints de La Mecque et Médine, et la plus grande d'Afrique, détrônant Hassan II sur tous ses anciens records continentaux.

Deux récits nationaux, une même ambition
Au-delà des chiffres, les deux édifices racontent des histoires différentes. Hassan II est un manifeste artisanal : plus de 6 000 maîtres artisans marocains, sculpteurs sur bois de Fès, tailleurs de pierre de Taroudant et mosaïstes venus de tout le royaume, ont vécu des années sur le chantier pour habiller l'édifice de marbre, de cèdre et de zellige. La mosquée a été financée intégralement par une souscription publique nationale à laquelle près de 12 millions de Marocains ont contribué, complétée par un tiers de fonds royaux. Djamaâ El Djazaïr, de son côté, est un manifeste technique et diplomatique, fruit d'une coopération germano-chinoise et d'un chantier étalé sur plus d'une décennie : lancé sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, le projet a connu plusieurs reports d'inauguration, d'abord liés aux bouleversements politiques de 2019 puis à des considérations budgétaires, avant d'être finalement inauguré en février 2024. Deux façons de répondre à la même question : comment une mosquée peut-elle incarner, à elle seule, l'image d'un pays ?
À découvrir
Mosquées citées dans cet article
Pour aller plus loin
Articles similaires
Les mosquées d'Algérie : de l'héritage ottoman au plus haut minaret d'Afrique
De la mosquée Ketchaoua d'Alger, façonnée par trois régimes successifs, à Djamaâ El Djazaïr et son minaret record, panorama de l'architecture mosquée en Algérie.
Les mosquées du Maroc : de la doyenne de Fès aux prouesses de Casablanca
De la Qarawiyyin de Fès, plus ancienne université du monde encore en activité, à la mosquée Hassan II bâtie sur l'Atlantique, panorama de l'architecture mosquée au Maroc.
À propos du contenu de cette page : ce site propose un contenu éditorial et culturel rédigé avec soin et le souci du respect des traditions religieuses concernées ; il ne constitue pas un avis théologique ou une source d'autorité religieuse. Malgré nos vérifications, des erreurs, imprécisions ou approximations peuvent subsister. Si vous en repérez une, merci de nous la signaler via la page Contact ou par e-mail à qibla.mosk@gmail.com, nous la corrigerons avec gratitude.
