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Maghreb · 6 min de lecture · 2026-02-16
Les mosquées du Maroc : de la doyenne de Fès aux prouesses de Casablanca
Le Maroc n'a jamais cessé de bâtir des mosquées depuis le IXe siècle, sans jamais rompre totalement avec son vocabulaire almohade, fait de toits de tuiles vertes, d'arcs outrepassés et de zelliges géométriques, que l'on retrouve autant dans la doyenne de Fès que dans le géant contemporain de Casablanca.


Al Quaraouiyine, une mosquée devenue université millénaire
Fondée en 859 à Fès par Fatima al-Fihriya, une riche héritière, la mosquée Al Quaraouiyine abrite l'une des plus anciennes institutions d'enseignement encore en activité au monde, reconnue comme telle par l'UNESCO et le Livre Guinness des records. Agrandie sur plus d'un millénaire, elle conserve un plan hypostyle typique des débuts de l'architecture mosquée nord-africaine, avec cour à bassins et salle de prière profonde soutenue par des arcades en fer à cheval.
L'empreinte almohade : la Koutoubia comme modèle
Aux XIIe et XIIIe siècles, la dynastie almohade impose dans tout le Maghreb et al-Andalus un vocabulaire commun : minaret carré massif, décor d'arcs entrelacés en pierre sculptée, toiture de tuiles vertes vernissées. La Koutoubia de Marrakech en est l'exemple le plus abouti, et son influence se lit directement dans la Giralda de Séville ou la tour Hassan de Rabat, bâties à la même époque par les mêmes ateliers.
Tin Mal, le sanctuaire fondateur dans l'Atlas
Loin des grandes villes, la mosquée de Tin Mal, isolée dans les montagnes du Haut Atlas, marque le berceau spirituel du mouvement almohade : c'est ici que son fondateur, Ibn Toumert, établit sa base avant la conquête de Marrakech. Dépouillée d'ornements superflus, l'édifice frappe par la pureté de ses volumes et reste, huit siècles plus tard, un lieu de pèlerinage architectural pour comprendre l'origine du style almohade.
Ce qu'on appelle exactement le style almohade
Le mot revient partout, souvent sans contenu précis. Il désigne pourtant un ensemble de choix techniques très identifiables, mis au point au XIIe siècle et répétés d'un chantier à l'autre.
Le premier est le minaret à base carrée, massif, dont la hauteur avoisine cinq fois la largeur. Le deuxième est intérieur et invisible depuis la rue : on ne monte pas par un escalier en colimaçon mais par une rampe, un plan incliné continu qui tourne autour d'un noyau central, assez large pour être gravi à cheval. Le troisième est décoratif : un réseau de losanges entrelacés sculpté dans la pierre, que les spécialistes appellent la sebka, qui court sur les faces du minaret et encadre des arcs polylobés.
À cela s'ajoute une sobriété assumée. Le mouvement almohade naît d'une réforme religieuse hostile à l'ornement, et ses premiers édifices frappent par la nudité de leurs volumes. Le décor viendra plus tard, à mesure que la dynastie s'installe.
Une fratrie de trois minarets
Ce vocabulaire n'a pas été appliqué au hasard : trois minarets sortent des mêmes ateliers, à quelques décennies d'intervalle, et se ressemblent au point qu'on peut les lire comme une même idée déclinée.
La Koutoubia de Marrakech est l'aînée et le prototype. La Giralda de Séville, commencée en 1184, en est la sœur andalouse : elle est aujourd'hui le clocher de la cathédrale, coiffée d'un couronnement Renaissance ajouté au XVIe siècle, mais ses trois premiers quarts sont almohades et l'on y monte, là aussi, par une rampe. La tour Hassan de Rabat est la cadette, et la seule inachevée : le chantier s'arrête net à la mort du calife en 1199, à quarante-quatre mètres sur les soixante-quatre prévus.
Comparer les trois est le meilleur moyen de comprendre le style, parce que l'une est finie et convertie, l'autre finie et toujours en usage, la troisième figée en pleine construction.
Les deux Koutoubia
Un détail que les visiteurs remarquent rarement : à côté de la mosquée actuelle, le sol garde les fondations d'un édifice antérieur. La Koutoubia a été bâtie deux fois, à quelques années d'intervalle, la seconde accolée à la première.
L'explication traditionnellement avancée est un défaut d'orientation du premier bâtiment, corrigé dans le second. Les historiens en discutent, et d'autres causes ont été proposées, notamment un simple agrandissement. Le fait archéologique, lui, n'est pas contesté : les deux salles de prière ont coexisté, et leurs axes ne sont pas identiques. La question de l'orientation des mosquées anciennes, et des raisons pour lesquelles deux édifices voisins peuvent regarder ailleurs, est le sujet de notre rubrique Séries.
Tin Mal, et ce que le séisme de 2023 a emporté
Le berceau du mouvement mérite qu'on s'y arrête, d'autant qu'il vient de changer d'état. Bâtie vers 1153 dans le Haut Atlas, la mosquée de Tin Mal servait de modèle aux chantiers qui suivraient, Koutoubia comprise. Isolée, dépouillée, elle offrait la lecture la plus pure du style avant que le décor ne s'installe.
Le séisme d'Al Haouz du 9 septembre 2023 l'a presque entièrement détruite. Le minaret s'est effondré, la salle de prière s'est remplie de gravats, les murs d'enceinte sont tombés. À Marrakech, le minaret de la Koutoubia a été fissuré en profondeur, sans s'effondrer. Un chantier de reconstruction de Tin Mal a été engagé, brique après brique, à partir des matériaux retrouvés sur place.
Cela change la manière de regarder les autres édifices almohades encore debout. Ils ne sont pas seulement des témoins d'un style : ils sont désormais, pour partie, les seuls exemplaires complets de ce que Tin Mal enseignait.
Hassan II, la synthèse contemporaine
Achevée en 1993 à Casablanca, la mosquée Hassan II reprend consciemment ce vocabulaire almohade, zelliges, plâtres ciselés et toit de tuiles vertes, à une échelle inédite, avec un minaret dépassant 200 mètres et une salle de prière au toit ouvrant, bâtie en partie sur l'océan Atlantique. Une manière d'affirmer que la tradition mosquée marocaine, huit siècles après Tin Mal, reste une architecture vivante plutôt qu'un style figé.
À découvrir
Mosquées citées dans cet article

Mosquée Hassan II
Un géant posé sur l'Atlantique : minaret de 210 mètres, toit ouvrant et artisanat marocain à son sommet.

Mosquée Koutoubia
Le minaret-phare de Marrakech, modèle de la Giralda de Séville et de la tour Hassan de Rabat.
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