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Histoire · 6 min de lecture · 2026-08-03
Samarra : le minaret spiralé qui n'a jamais eu d'escalier
En plein cœur de l'Irak, à une centaine de kilomètres au nord de Bagdad, une tour de brique crue s'élève en spirale au-dessus des ruines de Samarra. Son nom, Malwiya, signifie « enroulée » ou « coquillage » en arabe : ni escalier intérieur, ni marches classiques, seulement une rampe hélicoïdale extérieure qui grimpe jusqu'au sommet, à 52 mètres de hauteur. Ce minaret hors norme est aujourd'hui à peu près tout ce qu'il reste de ce qui fut, en son temps, la plus grande mosquée du monde.



Une capitale abbasside née pour un siècle
En 836, le calife abbasside Al-Mutasim déplace sa capitale de Bagdad vers Samarra, sur les rives du Tigre, en partie pour éloigner sa garde turque des tensions avec la population de Bagdad. Son fils, le calife Al-Mutawakkil, y fait construire à partir de 848 une mosquée destinée à surpasser toutes les autres : achevée vers 851, elle couvre environ 38 000 à 40 000 m², ce qui en fait, à l'époque, la plus vaste mosquée du monde musulman. Mais l'aventure de Samarra capitale est courte : dès 892, le pouvoir abbasside retourne définitivement à Bagdad, et la ville se dépeuple presque aussitôt, laissant derrière elle un site figé dans le temps plutôt que recouvert par des siècles d'urbanisation ultérieure.
Le Malwiya, une rampe sans la moindre marche
C'est le minaret de cette mosquée, le Malwiya, qui a traversé les siècles. Construit en briques de terre crue, il prend la forme d'une tour conique haute de 52 mètres, large d'environ 33 mètres à sa base, entourée sur toute sa hauteur par une rampe extérieure en spirale qui effectue plusieurs tours complets avant d'atteindre le pavillon sommital. Aucun escalier classique, aucune marche intérieure : c'est cette rampe à ciel ouvert qui servait de seul chemin d'ascension. Un pont reliait autrefois sa base à la cour de la mosquée, avant que le minaret ne se retrouve isolé, aujourd'hui encore visible et gravissable par les visiteurs.
L'écho lointain des ziggourats de Mésopotamie
Cette silhouette étagée n'est pas une invention abbasside : elle réactive, plus de deux mille ans après leur âge d'or, la mémoire des ziggourats de la Mésopotamie antique, ces tours à degrés de Babylone ou d'Ur bâties par les civilisations sumérienne et babylonienne bien avant l'islam. En choisissant cette forme pour un minaret, les bâtisseurs abbassides de Samarra ancrent, sans doute involontairement, l'architecture islamique naissante dans le sol même de l'ancienne Mésopotamie, tout en lui donnant une fonction radicalement nouvelle : appeler à la prière plutôt qu'honorer une divinité antique.



Pourquoi une rampe extérieure plutôt qu'un escalier
La forme intrigue au point qu'on oublie de se demander à quoi elle servait. Une rampe hélicoïdale extérieure présente trois avantages concrets sur un escalier intérieur.
Elle permet d'abord de monter du matériel pendant le chantier, ce qui compte pour une tour de cette taille bâtie en brique crue et cuite. Elle offre ensuite une pente régulière, praticable sans effort ni éclairage, là où un escalier en colimaçon dans un noyau étroit est sombre et raide. Elle dispense enfin de creuser un vide central, donc de fragiliser une structure qui tire sa stabilité de sa masse.
Le prix à payer est l'exposition : la rampe est à l'air libre, sans garde-corps d'origine, et l'ascension devient inconfortable dès qu'il y a du vent. C'est un choix assumé, pas une prouesse gratuite, et on le retrouve à la mosquée d'Abou Doulaf, quelques kilomètres plus au nord, bâtie dans la même décennie et selon le même principe.
Ce que la démesure de Samarra raconte
Il faut se représenter l'échelle. La Grande Mosquée de Samarra couvrait environ dix-sept hectares, ce qui en faisait à son achèvement l'une des plus vastes du monde musulman. Le minaret s'élève à une cinquantaine de mètres, à quelque distance du mur d'enceinte plutôt que collé au bâtiment.
Cette démesure s'explique par la nature de la ville. Samarra n'est pas une cité qui grandit lentement : c'est une capitale décidée d'un coup, en 836, pour loger le calife et son armée loin de Bagdad. Tout y est bâti vite, grand, et sur un terrain vierge où rien ne contraint le plan. Quand la cour repart pour Bagdad moins de soixante ans plus tard, la ville se vide aussi vite qu'elle s'était remplie.
C'est ce qui rend le site exceptionnel pour les archéologues : une capitale entière du IXe siècle, abandonnée sans être recouverte par les constructions des siècles suivants, donc lisible presque comme un plan.
Un site meurtri, un patrimoine mondial en péril
L'histoire récente du Malwiya est marquée par la violence qui a frappé l'Irak au début des années 2000. En 2005, une explosion endommage la base du minaret ; en 2006, des tirs de mortier touchent son sommet. Le monument est depuis restauré, mais ces épisodes ont pesé sur le classement du site : en 2007, l'UNESCO inscrit « Samarra, cité archéologique » au patrimoine mondial, tout en le plaçant immédiatement sur la liste du patrimoine mondial en péril, en raison de l'instabilité et des conflits armés qui rendent sa protection difficile.
Un vestige archéologique à ciel ouvert
Aujourd'hui, de la grande salle de prière hypostyle qui accueillait des dizaines de milliers de fidèles, il ne reste presque rien : seuls les murs d'enceinte et le minaret Malwiya témoignent encore de l'ampleur du projet d'Al-Mutawakkil. Le site archéologique de Samarra, qui s'étend sur plusieurs dizaines de kilomètres le long du Tigre, reste en grande partie non fouillé. Mais il suffit de lever les yeux vers cette tour en colimaçon, sans la moindre marche, pour comprendre pourquoi elle reste, plus de mille ans après sa construction, l'une des images les plus reconnaissables de l'architecture islamique.



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