Accueil › Blog › La mosquée du Vendredi de Khiva
Asie centrale · 7 min de lecture · 2026-08-30
La mosquée du Vendredi de Khiva : 212 colonnes, dont 25 plus vieilles que le bâtiment
À Khiva, en Ouzbékistan, la mosquée du Vendredi ne ressemble à aucune autre : ni cour, ni coupole, ni portail. Dehors, une boîte de brique. Dedans, deux cent douze colonnes de bois portent un plafond plat, et vingt-cinq d'entre elles sont plus vieilles que le bâtiment qui les abrite.



Une mosquée sans façade
L'architecture islamique a ses signaux : la coupole qu'on voit de loin, le portail monumental qui annonce l'entrée, la cour qui organise le passage du dehors au dedans. La mosquée du Vendredi de Khiva n'a rien de tout cela. Vue de la rue, c'est un volume bas, en brique de terre, percé d'une porte ordinaire. Vue du minaret voisin, c'est un toit plat au milieu des toits plats de la vieille ville. Rien n'annonce ce qu'il y a à l'intérieur.
Ce parti pris n'a rien d'un renoncement. Il correspond à une famille de mosquées d'Asie centrale et du monde turc où toute l'architecture est intérieure, et où la salle hypostyle, c'est-à-dire portée par une forêt de supports, remplace à la fois la coupole et la cour. Le bâtiment ne se donne pas à voir, il se traverse.
Deux cent douze colonnes, dix-sept rangées
La salle mesure environ cinquante-cinq mètres sur quarante-six. Le plafond est plat, en bois, et il repose sur deux cent douze colonnes de bois disposées en dix-sept rangées. Aucune de ces colonnes ne ressemble tout à fait à sa voisine : les fûts sont sculptés, les chapiteaux sont sculptés, et les motifs changent d'une colonne à l'autre.
Il n'y a pas de fenêtre. Pas une seule. Un mur aveugle sur les quatre côtés, et à l'intérieur une pénombre traversée de troncs. C'est le point où le bâtiment cesse d'être seulement curieux et devient une réponse technique à un climat : dans une ville où l'été dépasse largement les quarante degrés, une salle sans ouverture latérale reste fraîche.

Trois puits de lumière
La lumière entre par le haut. Le registre du patrimoine d'État ouzbek décrit trois puits ouverts dans le toit : trois trouées, trois taches de jour qui se déplacent sur le sol au fil des heures, et le reste de la salle laissé dans la demi-obscurité. Sous l'une de ces ouvertures, un arbre a poussé, et il est aujourd'hui un des repères des visiteurs.
C'est un dispositif d'éclairage très différent de celui des grandes mosquées à coupole, où la lumière descend d'un tambour percé, en une seule masse. Ici elle est fragmentée, mobile, et elle ne montre jamais la salle entière d'un coup.
Les colonnes n'ont pas le même âge
C'est le fait principal, et il ne se voit pas. Sur les deux cent douze colonnes, vingt-cinq sont bien antérieures à la salle qui les abrite : elles sont datées, selon le registre d'État, du dixième au seizième siècle. Quatre d'entre elles remontent au dixième ou onzième siècle et portent une inscription en coufique sculptée en relief ; elles sont aujourd'hui conservées au musée, à Tachkent, et remplacées sur place.
| Époque | Nombre | Ce qui les distingue |
|---|---|---|
| Xe-XIe siècle | 4 | Inscription coufique sculptée en haut relief |
| Jusqu'au XVIe siècle | 21 autres | Sculpture ancienne, remployées dans la salle actuelle |
| XVIIIe-XIXe siècle | le reste | Taillées pour ce bâtiment, ornement souvent peint |
L'archéologue soviétique V. L. Voronina a classé ces colonnes en trois périodes d'après leur ornementation. Ce classement est ce qui permet de dire, aujourd'hui, qu'une seule salle contient des bois séparés par huit siècles.

Kath, et ce qu'on n'en sait pas
D'où viennent ces colonnes anciennes ? La salle actuelle a été reconstruite à la fin du dix-huitième siècle, sous la direction d'Abdurrahman Mihtar, haut fonctionnaire du khanat de Khiva ; une dalle de marbre conservée dans la mosquée porte l'acte de fondation, qui affecte des terres de deux villages à son entretien. Les charpentiers de ce chantier n'ont pas tout retaillé : ils ont récupéré des bois dans des bâtiments en ruine.
La tradition locale les fait venir de Kath, l'ancienne capitale de la région, et certains récits ajoutent qu'on les aurait repêchés dans le fleuve. Il faut être clair sur le statut de cette information : le registre du patrimoine ouzbek lui-même la présente comme une légende, pas comme un fait établi. Beaucoup de pages la recopient sans cette réserve. Nous la donnons pour ce qu'elle est, une tradition, cohérente avec les dates mais non démontrée.
Ce que les sources ne disent pas pareil
Trois chiffres circulent en deux versions, et il vaut mieux le savoir avant de les citer.
- Le nombre de colonnes. Les sites de voyage écrivent presque tous 213. L'Encyclopédie nationale d'Ouzbékistan et le registre du patrimoine d'État écrivent l'un et l'autre 212. Nous suivons les deux sources d'État.
- L'année de la reconstruction. 1788-1789 chez la plupart des auteurs, 1778-1782 au registre d'État. L'écart est de dix ans et nous n'avons pas de quoi trancher : nous écrivons « à la fin du dix-huitième siècle ».
- La hauteur du minaret. 32,5 mètres au registre d'État, 42 mètres à l'Encyclopédie nationale. L'écart est trop grand pour un arrondi, et nous ne donnons aucun chiffre.
Un fait recopié sur dix sites n'est pas dix sources. Quand deux notices officielles ne se rejoignent pas, le plus honnête est de le dire plutôt que de choisir en silence.
Une mosquée dans une ville fermée
La mosquée se dresse au milieu d'Itchan Kala, la ville intérieure de Khiva, ceinte de murs de terre et inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1990. C'est un ensemble urbain complet, avec ses medersas, ses portes et son marché, où le bâti ancien n'a pas été dispersé. La mosquée du Vendredi y occupe la position que sa fonction lui donne : au bord de l'axe qui relie la porte ouest à la porte est, là où passe tout le monde.
Le site est mentionné dès le dixième siècle par le géographe al-Muqaddasi, ce qui donne au lieu de culte une continuité bien plus ancienne que le bâtiment visible aujourd'hui.

Le bâtiment a été refait, les colonnes ont changé de toit
On a l'habitude de raconter les monuments par leurs murs : la date de fondation, l'architecte, la coupole. Ici, les murs sont les plus jeunes éléments de l'ensemble. Ce qui traverse les siècles, ce sont des pièces de bois qu'on a démontées d'un bâtiment pour les remonter dans un autre, parfois à des centaines de kilomètres, parfois huit cents ans plus tard.
C'est une autre idée de la conservation, et elle est très courante dans l'architecture de terre et de bois : on ne conserve pas un objet, on conserve un usage, et on transmet les éléments qui valent la peine d'être transmis. Le bâtiment a été refait. Les colonnes, elles, ont seulement changé de toit.
À lire aussi : Samarcande, Sarajevo, Tirana : les mosquées d'Asie centrale et des Balkans et le minaret Kalon de Boukhara.
À découvrir
Mosquées citées dans cet article

Mosquée bleue (Sultan Ahmed)
Six minarets, une cascade de coupoles et plus de 20 000 carreaux d'Iznik : l'icône d'Istanbul.

Mosquée Nasir al-Mulk
La « mosquée rose » de Chiraz, dont les vitraux transforment chaque matin la prière en kaléidoscope.

Mosquée Cheikh Lotfollah
Le joyau safavide de la place Naqsh-e Jahan : ni minaret, ni cour, mais le plus beau dôme d'Iran.
À propos du contenu de cette page : ce site propose un contenu éditorial et culturel rédigé avec soin et le souci du respect des traditions religieuses concernées ; il ne constitue pas un avis théologique ou une source d'autorité religieuse. Malgré nos vérifications, des erreurs, imprécisions ou approximations peuvent subsister. Si vous en repérez une, merci de nous la signaler via la page Contact ou par e-mail à qibla.mosk@gmail.com, nous la corrigerons avec gratitude.