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Mer Rouge et Asie du Sud-Est · 9 min de lecture · 2026-08-16
Les mosquées flottantes ne flottent pas : elles tiennent sur des pieux
On les appelle les mosquées flottantes. Djeddah, Kuala Terengganu, Malacca, Makassar, Penang : à marée haute, leur base disparaît sous l'eau et le bâtiment semble posé sur la mer. Aucune ne flotte. Toutes reposent sur des pieux de béton enfoncés dans le fond, et c'est justement ce qui rend leur histoire intéressante.




Djeddah, 1985 : le premier bâtiment posé sur la mer
La mosquée Al-Rahmah est construite en 1985 sur la corniche de Djeddah, en Arabie saoudite, au-dessus des eaux de la mer Rouge. Elle est blanche, coiffée d'une coupole principale et d'une cinquantaine de petites coupoles, avec une salle de prière d'environ 2 400 mètres carrés et cinquante-six fenêtres.
Ce qui a fait sa réputation n'est pourtant ni sa taille ni son décor : c'est sa position. Le bâtiment est bâti au-delà de la ligne de rivage, relié à la terre par une plateforme. Quand la mer monte, on ne voit plus les appuis, et l'édifice paraît flotter. Le surnom est né là, et il a fait le tour du monde avant l'architecture elle-même.
Ce qui se passe vraiment sous le plancher
Regardez une de ces mosquées à marée basse et l'illusion tombe d'un coup. Sous la dalle, il y a une forêt de pieux de béton, enfoncés jusqu'à trouver un sol assez ferme pour porter des centaines de tonnes. C'est un chantier de génie civil maritime classique, le même principe qu'un ponton, un quai ou une plateforme portuaire.
Le mot « flottant » relève donc de l'image, pas de la technique. Il décrit ce que voit un visiteur à un certain moment de la journée, quand l'eau recouvre les appuis. Le reste du temps, le bâtiment montre exactement ce qu'il est : une construction sur pilotis, une technique vieille comme les villages de pêcheurs de toute l'Asie du Sud-Est.
La vague malaisienne
La Malaisie a poussé l'idée plus loin que partout ailleurs. La mosquée Tengku Tengah Zaharah, sur la lagune de Kuala Ibai près de Kuala Terengganu, est mise en chantier en 1993 et inaugurée en juillet 1995. Elle occupe environ cinq acres et peut recevoir deux mille fidèles. Le pays la présente comme sa première véritable mosquée flottante.
Onze ans plus tard, en novembre 2006, c'est au tour de la mosquée du détroit de Malacca, sur l'île artificielle de Pulau Melaka, pour un coût d'environ dix millions de ringgits. Son minaret de trente mètres a une seconde fonction, rarement mentionnée : il sert aussi de phare aux bateaux qui passent dans le détroit. Peu de minarets peuvent en dire autant.
Penang a suivi avec sa propre mosquée sur l'eau, adossée cette fois à une ligne de gratte-ciel. D'une côte à l'autre du pays, le motif est devenu une signature architecturale autant qu'un lieu de prière.




Makassar, la maison sur pilotis devenue mosquée
En Indonésie, la mosquée Amirul Mukminin ouvre en 2012 sur la plage de Losari, à Makassar, sur l'île de Célèbes. Elle est présentée comme la première mosquée flottante du pays, et elle accueille environ cinq cents personnes.
Son intérêt est ailleurs que dans les chiffres. Sa silhouette reprend celle des maisons sur pilotis des Bugis et des Makassar, les peuples marins de la région, dont l'habitat traditionnel se dresse depuis des siècles au-dessus de l'eau. Ici, la mosquée ne fait pas venir une forme étrangère au-dessus de la mer : elle applique à un bâtiment religieux une manière de bâtir qui était déjà celle des maisons.
Ko Panyi, le village qui vit vraiment sur l'eau
Pour voir à quoi ressemble une communauté entière bâtie sur pilotis, il faut aller en Thaïlande, dans la baie de Phang Nga. Ko Panyi est un village de pêcheurs fondé à la fin du XVIIIe siècle par des familles musulmanes venues de l'archipel indonésien. Environ mille six cents personnes y vivent, réparties en trois cent soixante familles, sur des maisons montées au-dessus de l'eau parce que la propriété du sol leur était fermée.
Le village a sa mosquée, et une autre curiosité : un terrain de football construit par les enfants avec des planches récupérées et des radeaux de pêche, après la Coupe du monde 1986. L'équipe formée sur ce terrain flottant a remporté six championnats de jeunes du sud de la Thaïlande entre 2004 et 2010. C'est probablement la meilleure illustration de ce que la vie sur l'eau produit comme ingéniosité.




Palu, celle qui a fini dans l'eau
La mosquée flottante de Palu, sur la côte de Célèbes, était bâtie comme les autres, sur des appuis plantés dans le fond de la baie. Le séisme et le tsunami de septembre 2018 ont emporté ses supports et la passerelle qui la reliait au rivage. Le bâtiment est resté debout, mais à demi immergé et coupé de la terre. Il n'a pas été remis en service, et une nouvelle mosquée a été construite à proximité.
Cette histoire, racontée sobrement, dit l'essentiel sur le sujet. Ces bâtiments ne flottent pas : ils tiennent debout tant que leurs appuis tiennent. La différence entre l'image et la technique n'est pas un détail de vocabulaire, c'est une réalité de construction.
Pourquoi bâtir au-dessus de l'eau
Trois raisons reviennent, et aucune n'est mystique. La première est le foncier : sur une corniche urbaine dense ou une promenade de bord de mer, la place manque, et la mer est le seul espace disponible. La deuxième est le confort : au-dessus de l'eau, l'air circule et la chaleur retombe, ce qui compte sous ces latitudes. La troisième est la vue, pour le bâtiment comme pour la ville qui le regarde.
S'y ajoute une raison plus prosaïque, celle des villages de pêcheurs : quand la terre est chère, inaccessible ou juridiquement fermée, on construit sur l'eau parce qu'il n'y a nulle part ailleurs où construire. C'est le cas de Ko Panyi, et c'est de cette tradition-là que descendent, formellement, les mosquées sur pilotis d'Asie du Sud-Est.
Le prix à payer
Bâtir sur la mer coûte cher, et coûte longtemps. L'eau salée attaque le béton et les armatures, les embruns rongent les enduits, la houle travaille les appuis en permanence. Une mosquée posée sur l'eau demande un entretien que ne demande pas une mosquée posée sur un terrain, et la facture ne s'arrête jamais à l'inauguration.
C'est aussi ce qui rend ces bâtiments fragiles face aux évènements extrêmes, comme Palu l'a montré. Le motif est spectaculaire, et il est devenu un argument touristique dans plusieurs pays, mais il engage une maintenance permanente que le visiteur ne voit jamais.
Pour prolonger : notre sélection des trois plus belles mosquées de Malaisie, dont la mosquée de verre de Terengganu, et notre tour d'horizon des mosquées les plus insolites.