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La Mecque · 8 min de lecture · 2026-08-22
Sur ces négatifs, une écriture arabe avait été effacée
Tout le monde a vu des photographies anciennes de La Mecque. Presque personne ne se demande qui les a prises. La réponse contient deux corrections, une zone d'ombre, et un fait matériel que la bibliothèque qui a numérisé les tirages décrit noir sur blanc.
Le premier n'était pas européen
Muhammad Sadiq Bey était ingénieur et géomètre dans l'armée égyptienne, et trésorier de la caravane égyptienne du pèlerinage. Il prend ses premières photographies en 1861, sur plaques de verre, à Médine. Ce sont les premières images photographiques connues de la région.
Ses vues les plus importantes, celles des sanctuaires de La Mecque et de Médine, mais aussi des sites d'Arafat et de Mina, datent de 1880 et 1881. En 1881, son travail reçoit une médaille d'or à l'exposition géographique de Venise. Il publie ses images dans deux ouvrages, en 1881 puis en 1896.
Il précède donc de trente-trois ans le premier photographe français à entrer dans la ville, et de près de vingt ans le recueil dont il est question plus bas. C'est la première correction, et elle suffirait à elle seule : la photographie de La Mecque ne commence pas avec un Européen.

Un recueil publié en 1889
En 1889 paraît à Leyde un volume intitulé Bilder aus Mekka, vingt planches en phototypie, publié sous le nom de l'orientaliste néerlandais Christiaan Snouck Hurgronje. L'exemplaire d'origine est conservé à la British Library, et il est aujourd'hui numérisé et consultable en ligne à la Qatar Digital Library.
Snouck Hurgronje s'était converti à l'islam et avait pris un nom arabe, Abd al-Ghaffar, avant d'entrer à La Mecque, où il séjourne environ six mois en 1885. Il y loge chez un médecin de la ville, al-Sayyid Abd al-Ghaffar, et c'est là qu'il lui enseigne la photographie.
La coïncidence des deux noms est réelle et elle est sans mystère : Snouck Hurgronje prend le sien à Djeddah, avant d'entrer à La Mecque, donc avant de rencontrer le médecin, et Abd al-Ghaffar est par ailleurs un nom de conversion très répandu.

Ce que dit la bibliothèque qui a numérisé les tirages
C'est ici que le dossier devient intéressant, et nous citons la source plutôt que de conclure à sa place.
La notice de la Qatar Digital Library indique qu'il est probable que les photographies aient été prises par al-Sayyid Abd al-Ghaffar, le médecin mecquois. Elle renvoie pour cela aux travaux de Claude Sui, publiés en 2008 par le Reiss-Engelhorn Museum de Mannheim, dans un volume consacré au voyage en Terre sainte et à la photographie au XIXe siècle.
La même notice ajoute un fait matériel, et le formule ainsi : une écriture arabe, portée sur de nombreux négatifs, a été effacée discrètement, mais reste visible sur les tirages à un examen attentif, à l'exception de quatre planches.

Ce que nous avons vérifié nous-mêmes
Nous avons examiné huit planches numérisées, à fort grossissement. Sur l'une d'elles, dans une bande de sable au premier plan, on distingue une série de traits clairs, continus, d'épaisseur régulière et alignés sur une ligne de base, avec des liaisons entre les formes. Le grain du terrain autour est granuleux et sans direction : la différence est nette dès qu'on retire le fond local.
Nous le disons donc précisément : il y a bien quelque chose d'écrit, et ce n'est pas lisible. Aucun mot, aucun nom ne peut être déchiffré à cette résolution. La vidéo montre ces traces en le signalant comme un détail agrandi au contraste rehaussé, et n'en tire aucune lecture.
Un mot sur la méthode, parce qu'elle explique la prudence de tout ce qui précède. Nous n'avons pas lu l'étude de Claude Sui, qui fonde l'attribution : nous savons qu'elle existe et à quoi elle renvoie, pas quel raisonnement elle déploie. C'est pourquoi cet article écrit « selon la Qatar Digital Library » plutôt que d'affirmer directement. La différence peut sembler formelle, elle ne l'est pas : elle sépare ce que nous avons vérifié de ce que nous rapportons.
Ce que nous ne disons pas
Nous ne disons pas qui a effacé cette écriture, ni pourquoi. Les sources établissent que l'effacement a eu lieu, elles n'établissent pas qui l'a décidé. Cela peut être l'auteur du volume, son éditeur, son imprimeur, ou une main plus tardive.
Nous ne concluons pas de la coïncidence des noms, qui s'explique par la chronologie.
Et nous ne portons aucun jugement sur la sincérité d'une conversion. La profession de foi ne se prononce pas sous la contrainte, et personne n'est en position d'évaluer la foi d'un mort.

La part que l'histoire a fini par rendre
Un dernier élément mérite d'être connu, parce qu'il déplace le sujet.
Après le départ de Snouck Hurgronje, entre 1886 et 1889, le médecin mecquois continue de photographier. La Qatar Digital Library indique qu'il produit alors plus de deux cent cinquante photographies de la ville et de ses habitants, qu'il envoie aux Pays-Bas. Ce qui subsiste de son œuvre est conservé à la bibliothèque de l'université de Leyde, dans le fonds Snouck Hurgronje.
Il n'est donc pas un assistant dont on aurait gommé la signature. C'est un photographe, avec un corpus à lui, aujourd'hui reconnu comme le premier photographe originaire de La Mecque. Sadiq Bey, lui, était égyptien : les deux titres ne se contredisent pas.
Et il faut ajouter ceci, qui n'arrange aucun récit simple : ce sont des chercheurs et des institutions européennes et qatariennes qui ont rendu son nom à Abd al-Ghaffar. Claude Sui à Mannheim, la Qatar Digital Library, la bibliothèque de Leyde qui conserve ses tirages. La même érudition a brouillé l'attribution et l'a réparée.
Et un Français, cinq ans plus tard
Le premier Français à photographier La Mecque est Jules Gervais-Courtellemont, né en 1863 à Avon, près de Fontainebleau, et parti enfant pour l'Algérie où il passera vingt ans. Il se convertit à l'islam en 1894 et accomplit le pèlerinage à l'automne de la même année. Son récit paraît chez Hachette en 1896 sous le titre Mon voyage à La Mecque, et ses photographies dans L'Illustration en 1897.
Trente-trois ans après Sadiq Bey. C'est la deuxième correction : là encore, le mot « premier » ne veut rien dire tant qu'on ne précise pas premier de quoi.
Pour prolonger, notre article sur Sinan, architecte de l'Empire.