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Architecture ottomane
La tribune du muezzin au centre de la salle
Dans presque toutes les mosquées ottomanes, la tribune d'où le muezzin reprend l'appel est posée contre un mur, ou contre un pilier, sur le côté. À Edirne, dans la mosquée que Sinan tenait pour ce qu'il avait fait de mieux, elle occupe le centre exact de la salle, sous la coupole, et une fontaine coule dessous.

Où se tient le muezzin, d'habitude
Le mot turc est müezzin mahfili. C'est une plateforme surélevée, de quelques mètres de côté, portée par des colonnes, avec un garde-corps et un escalier. Le muezzin s'y tient pendant la prière collective pour répéter certaines formules de l'imam, afin que les fidèles du fond les entendent. Dans une grande mosquée sans sonorisation, ce relais de voix est une nécessité pratique.
Presque partout, cette tribune est rangée sur un côté : contre le mur d'entrée, contre un pilier, parfois au-dessus d'une porte. La raison est évidente. Une salle de prière se remplit de rangées alignées vers la qibla, et tout ce qui se dresse au milieu casse ces rangées.
À Edirne, au centre exact
La mosquée que Sinan élève à Edirne pour le sultan Selim II est achevée en 1575. Il a alors passé quatre-vingts ans, et il a derrière lui une carrière entière d'architecte en chef. C'est dans ce bâtiment qu'il place la tribune du muezzin au centre géométrique de la salle, très exactement sous le sommet de la coupole.
Les dimensions sont connues : six mètres sur six, une hauteur de deux mètres quarante, et douze colonnes de marbre de deux mètres qui la portent. Elle n'est pas discrète, et elle n'est pas censée l'être.

La fontaine dessous
Sous la tribune, au ras du sol, Sinan a logé une vasque octogonale alimentée en eau. Le fond porte un motif sculpté en roue, que l'on appelle en turc çarkıfelek, la roue de la fortune.
Une fontaine dans une salle de prière n'a rien d'ordinaire. Les points d'eau d'une mosquée sont normalement dehors, dans la cour, pour les ablutions. Celle-ci n'a pas cet usage : elle est à l'intérieur, sous une plateforme, et son eau ne sert à personne. Elle est là pour ce qu'elle fait au lieu, le bruit continu d'un filet d'eau au centre d'un volume immense.
Pourquoi le centre : le son
La première raison est acoustique. Une voix émise au centre d'un espace couvert d'une coupole part dans toutes les directions à la même distance, et remonte vers la calotte qui la renvoie vers le bas. Placée contre un mur, la même voix part de biais, se réfléchit d'abord sur la paroi la plus proche, et arrive dans la salle avec un décalage. Au centre, le trajet est le même pour tout le monde.
Sinan a travaillé toute sa vie sur ce genre de question. À la Süleymaniye, il avait fait sceller dans la maçonnerie de la coupole des jarres de terre cuite, bouche tournée vers la salle, qui absorbent les fréquences basses et raccourcissent l'écho. Le déplacement de la tribune relève de la même préoccupation, traitée autrement.

Pourquoi le centre : la symétrie
La seconde raison est de composition. Le plan d'Edirne est un plan centré : un seul grand dôme posé sur huit piliers, sans les demi-coupoles en cascade qui, ailleurs, étirent la salle vers la qibla. Tout le bâtiment est organisé autour d'un point.
Poser la tribune ailleurs qu'en ce point aurait introduit un déséquilibre visible depuis n'importe quel endroit de la salle. En la mettant au centre, Sinan la fait disparaître comme anomalie : elle devient la marque du centre, au lieu d'être un objet posé de travers.

La coupole, et la comparaison qui compte
On lit souvent que Sinan a voulu dépasser Sainte-Sophie. La formule exacte est plus intéressante que le raccourci. La coupole d'Edirne mesure environ trente et un mètres de diamètre, ce qui égale, à quelques dizaines de centimètres près, celle de Sainte-Sophie, dont le tracé n'est pas parfaitement circulaire et varie entre trente mètres quatre-vingt-dix et trente et un mètres quatre-vingts.
C'est la première fois qu'une coupole ottomane atteint cette largeur. En hauteur, la comparaison ne tient pas : la clef de voûte d'Edirne culmine à environ quarante-deux mètres au dessus du sol, contre cinquante-cinq mètres à Sainte-Sophie. Sinan visait la portée, pas l'altitude, et il l'a obtenue.
Huit piliers au lieu de quatre
Ce qui rend la chose possible est sous les yeux de qui entre : la coupole ne repose pas sur quatre points, comme dans le schéma hérité de Sainte-Sophie, mais sur huit. Répartir la charge sur huit piliers permet de les faire plus fins, de les rapprocher des murs, et de dégager un volume intérieur d'un seul tenant.
C'est cette salle unique, sans division, que la tribune vient occuper en son milieu. Les deux décisions se tiennent : un espace centré appelle un centre marqué.
Un ensemble, pas seulement une mosquée
Le bâtiment ne se tient pas seul. Sinan a disposé autour de lui un ensemble comme la commande ottomane en produisait : deux médersas de part et d'autre de la cour, une école de lecture du Coran, et, ajouté un peu plus tard, un marché couvert dont les loyers payaient l'entretien. L'ensemble, mosquée et dépendances, est inscrit au patrimoine mondial depuis 2011.
Cela vaut d'être gardé en tête quand on lit les chiffres de la coupole. La portée n'était pas une fin en soi. Elle achetait une salle d'un seul tenant, où l'assemblée voit et entend la même chose de n'importe quel coin, et la tribune au centre est la pièce qui rend l'intention visible.

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