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Architecture ottomane
Le plus gros chantier de Sinan n'est pas une mosquée
On connaît Sinan par ses coupoles. Entre 1554 et 1563, l'architecte en chef de l'Empire ottoman conduit pourtant un chantier qui a coûté plus cher que la Süleymaniye et la mosquée de Selim réunies, et dont il ne reste, pour le promeneur, que quelques ponts perdus dans une forêt au nord d'Istanbul.

Une capitale qui manque d'eau
Au milieu du seizième siècle, Constantinople a changé d'échelle. La ville que Mehmed II a prise en 1453 comptait quelques dizaines de milliers d'habitants ; celle de Soliman en compte plusieurs centaines de milliers. Les citernes byzantines, les puits et les anciennes conduites romaines ne suffisent plus, et la question n'est pas seulement de boire. Une ville ottomane fonctionne avec de l'eau courante : les fontaines de quartier, les bains, les cuisines des fondations pieuses, les salles d'ablutions des mosquées. Sans réseau, il n'y a pas de quartier neuf.
Le problème est de géographie. La péninsule historique est entourée d'eau salée, et les sources utilisables sont loin, au nord-ouest, dans le massif boisé qu'on appelle aujourd'hui la forêt de Belgrade. Vingt-cinq kilomètres à vol d'oiseau, ce qui ne veut pas dire vingt-cinq kilomètres de conduite : entre les sources et les murailles, le terrain monte et descend plusieurs fois.
Deux branches, puis une seule ligne
La solution de Sinan tient en une phrase et demande neuf ans. Il capte les sources en deux branches, une à l'est et une à l'ouest, qui descendent chacune de son côté et se rejoignent au sud du village de Kemerburgaz. À partir de là, une seule ligne continue vers la ville.
L'eau ne coule pas à l'air libre. Elle court dans une galerie couverte, de cinquante-cinq centimètres de large sur un mètre soixante-quinze de haut, une section calculée pour qu'un homme puisse y entrer, se tenir courbé et curer le fond. La longueur totale de ces galeries approche les cinquante-cinq kilomètres. Presque tout l'ouvrage est donc invisible : il passe sous les champs et sous les crêtes, et rien ne le signale en surface.

Trente-trois ponts
Une galerie ne peut pas descendre puis remonter. Là où le terrain se creuse, il faut porter la conduite en l'air, à la bonne altitude, jusqu'à l'autre versant. C'est le rôle des ponts-aqueducs, et le réseau en compte trente-trois.
Le plus grand franchit la vallée de l'Alibey. Il porte le nom de Mağlova, mesure deux cent cinquante-huit mètres de long et trente-six mètres de haut, et superpose deux étages d'arches. Sa silhouette est devenue l'emblème du réseau, ce qui est une ironie : ces ponts sont la partie la plus spectaculaire de l'ouvrage, et la plus petite. Ils représentent quelques centaines de mètres sur cinquante-cinq kilomètres.
D'autres portent des noms qu'on retrouve sur les cartes : l'Uzunkemer, le long pont ; le Kovuk Kemer, le pont creux ; l'Eğri Kemer, le pont courbe, qui doit son nom à un tracé qui n'est pas droit.

Ce que la ligne dessert
Le nom donné au réseau dit son usage : Kırkçeşme, les quarante fontaines. Le chiffre est une manière de parler, et il est en dessous de la réalité. Au plus fort de son service, cette eau alimente plus de trois cents fontaines réparties dans la ville, pour un débit estimé entre douze et dix-sept mille mètres cubes par jour selon la saison.
Une fontaine de quartier ottomane n'est pas un ornement. C'est un point d'eau public, souvent adossé à un mur, alimenté en continu, et rattaché à une fondation pieuse qui paie son entretien. Le réseau de Sinan est donc autant une pièce d'urbanisme qu'un ouvrage d'art : il rend habitables des quartiers qui ne l'étaient pas.
La crue de 1563
L'histoire ne s'arrête pas à la mise en service. En 1563, des pluies exceptionnelles gonflent les cours d'eau de la région. La crue emporte le pont de Mağlova et le Kurt Kemer, et endommage sérieusement plusieurs autres ouvrages, dont l'Uzunkemer et l'Eğri Kemer.
Sinan relève ce qui est tombé et répare le reste. Le réseau fonctionne de nouveau l'année suivante. Ce détail dit quelque chose du personnage : à cette date il a environ soixante-quinze ans, il est au milieu de la construction de plusieurs mosquées impériales, et il retourne sur un chantier d'hydraulique pour refaire un pont que l'eau a cassé.

Pourquoi on ne le compte pas parmi ses œuvres
Les listes d'ouvrages de Sinan, celles que ses biographes ont dressées de son vivant, mentionnent les ponts et les conduites. La postérité, elle, a retenu les mosquées. La raison est simple et n'a rien à voir avec la valeur des travaux : une coupole se photographie, une galerie enterrée non.
Il reste que ce chantier est, en coût et en ampleur, le plus gros que Sinan ait mené. Il a demandé de relever des altitudes sur vingt-cinq kilomètres, de tenir une pente constante et faible sur toute la longueur, de traverser des vallées sans perdre cette pente, et de faire tenir le tout dans une région sismique et sujette aux crues. Les ponts sont encore debout.

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