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Constantinople et Edirne · 9 min de lecture
Il a fait bâtir une mosquée pour son fils, l'architecte l'a appelée son œuvre d'apprenti
Sinan a classé lui-même ses trois grands ouvrages, dans le vocabulaire des corporations : œuvre d'apprenti, œuvre de compagnon, œuvre de maître. La mosquée qui porte le nom de son commanditaire n'est que la deuxième du classement, et la première est le mémorial d'un enfant mort à vingt-deux ans.
Un pont de treize jours
En 1538, Soulaymane cherche un architecte en chef. Il ne choisit pas un homme de l'art mais un officier du génie de son armée, remarqué pour avoir jeté un pont sur une rivière en treize jours pendant une campagne.
Cet homme a près de cinquante ans. Il a passé sa vie à construire des ponts, des routes, des conduites d'eau et des fortifications en campagne. Il n'a jamais bâti de mosquée. Il s'appelle Sinan.
Aucune glose n'est nécessaire, et nous n'en ferons pas : ni sur son recrutement, ni sur ses origines. Le vocabulaire de ce dossier n'est pas neutre et ce n'est pas à nous de l'arbitrer.

Et son premier chantier ne vient pas du sultan
Détail qui compte, et que nous avons vérifié à l'extérieur de nos propres pages avant de le réécrire : le premier ouvrage de Sinan comme architecte en chef est le complexe Haseki, en 1538-1539, commandé au nom de l'épouse du sultan.
Le souverain nomme l'architecte, et c'est son épouse qui lui donne son premier chantier. Nous avons consacré un article entier à ses fondations.
1543
Cinq ans après la nomination, le fils du couple meurt. Şehzade Mehmed, né en 1521, mort en 1543. Vingt-deux ans.
Le père lui fait bâtir un mémorial : la mosquée du Prince, la Şehzade Camii de Constantinople, chantier mené de 1545 à 1548.

Premier degré : ce qui se voit
Architecturalement, le parti est classique et lisible. Une grande coupole centrale, épaulée par quatre demi-coupoles disposées symétriquement autour d'elle. L'ouvrage tient, et l'on voit parfaitement comment.
C'est celle-là que Sinan appellera son œuvre d'apprenti.

Deuxième degré : ce qui se cache
Vient ensuite la mosquée qui porte le nom du sultan, la Süleymaniye, achevée à Constantinople en 1557.
Le changement est net et il est structurel. Les contreforts qui reprennent les poussées de la coupole ne sont plus des volumes rapportés à l'extérieur : ils sont dissimulés dans l'épaisseur des murs. On ne voit plus ce qui tient.
C'est son œuvre de compagnon. Pas son sommet.

Troisième degré : ce qui disparaît
Le sultan meurt en 1566. Neuf ans plus tard, en 1575, s'ouvre au culte la mosquée de Sélim, la Selimiye d'Edirne, bâtie pour le fils qui a survécu.
Une seule coupole, de trente et un mètres, portée non par les quatre gros piliers habituels mais par huit piliers disposés en octogone. Aucune demi-coupole ne vient la couper. L'espace central est entièrement dégagé, et la sensation recherchée est celle d'une couverture qui ne pèse pas.
C'est son œuvre de maître, et c'est lui qui le dit.
Pourquoi la coupole est le problème
Pour saisir ce que ce classement mesure, il faut comprendre ce qu'exige une grande coupole de maçonnerie.
Une coupole ne pousse pas seulement vers le bas. Elle écarte : son poids se transmet obliquement et tend à ouvrir les appuis vers l'extérieur. Il faut donc quelque chose pour reprendre cette poussée, sans quoi les supports basculent et l'ouvrage se fend.
Les réponses disponibles au XVIe siècle sont peu nombreuses. On peut poser des demi-coupoles tout autour, qui contrebutent la grande en s'appuyant contre elle. On peut épaissir les murs et y noyer des contreforts. On peut enfin multiplier les points d'appui pour répartir la charge autrement.
Ce sont exactement les trois solutions des trois mosquées, dans l'ordre. Le classement de Sinan est donc lisible comme une échelle de difficulté résolue, et non comme un jugement de goût.
Une même question, trois réponses
Mis bout à bout, les trois édifices racontent une seule recherche, poursuivie sur vingt-sept ans : comment faire tenir une coupole sans que le dispositif qui la tient occupe le regard.
D'abord un épaulement visible et assumé. Puis un épaulement absorbé par les murs. Puis un report des charges sur huit points au lieu de quatre, qui libère le volume au lieu de le compartimenter.
Le classement de Sinan n'est donc pas une coquetterie de vieil homme. Il décrit une progression technique qu'on peut voir sur place, dans cet ordre.

Ce que le commanditaire n'a pas vu
Reste le décalage, et c'est lui qui donne son titre à cet épisode.
Soulaymane a fait la carrière de Sinan. Il l'a tiré de l'armée, l'a installé à la tête des architectes impériaux, lui a confié la mosquée de son fils puis la sienne. Il meurt en 1566.
La maîtrise arrive neuf ans après. Celui qui avait parié sur lui n'a vu ni ce degré ni le bâtiment qui le porte.
Ce que nous ne disons pas
Nous ne donnons jamais de nombre de bâtiments construits par Sinan. Les décomptes ne s'accordent pas entre eux, et ce désaccord est en soi une partie du sujet : il n'est pas à trancher au détour d'une phrase.
Nous ne montrons ni ne mentionnons aucun mausolée, y compris celui du prince, conformément à notre règle éditoriale. La moitié des photographies disponibles pour ce sujet en montrent un : elles ont toutes été écartées au sourcing.
Enfin, nous ne prêtons aucune intention à Sinan au-delà de ce qu'il a lui-même formulé. Le classement en trois degrés est de lui. L'explication structurelle que nous en donnons est une lecture des bâtiments, pas une citation.
Note de fabrication
Dans la vidéo, la voix dit les noms en français, la mosquée du Prince, la mosquée de Soulaymane, la mosquée de Sélim. L'écran, lui, affiche les noms réels : Şehzade Camii, Süleymaniye Camii, Selimiye Camii.
La raison est double. Notre voix de synthèse française ne parvient pas à prononcer les graphies turques, quelles que soient les orthographes essayées. Et le spectateur a besoin du nom réel pour retrouver l'édifice. Chacun fait donc ce qu'il sait faire.
Pour continuer
Notre article sur Sinan, architecte de l'Empire, celui sur les jarres cachées dans la coupole de la Süleymaniye, et celui sur les fondations de l'épouse du sultan, qui lui donna son premier chantier.