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Masjid al-Haram, chapitre 4 · La Mecque · 8 min de lecture
Ce qu'on voit n'est pas une pierre, c'est une réparation
La Kaaba a quatre angles, et chacun porte un nom. Trois renvoient à des régions, l'Irak, la Syrie, le Yémen. Le quatrième porte celui d'une pierre.
C'est l'angle oriental, et c'est de là que part le tour. À hauteur d'épaule, une pierre noire y est enchâssée dans une monture d'argent. La partie visible mesure une vingtaine de centimètres sur seize, soit moins qu'une feuille de papier.
Ce chapitre porte sur la monture, et sur ce qu'elle est réellement. Ce n'est pas un ornement. C'est une réparation.

Un projectile, un siège, et une pierre en morceaux
En 683, La Mecque est assiégée. Un projectile de catapulte frappe l'angle de la Kaaba et brise la pierre.
Abdallah ibn al-Zubayr, qu'Allah l'agrée, qui tient alors la ville, fait relier les morceaux par un lien d'argent. C'est la première monture, et elle naît d'un dégât, pas d'une intention décorative.
La conséquence est encore visible aujourd'hui, à ceci près qu'on ne la lit plus comme telle. Ce que l'on voit à l'angle n'est pas un bloc, mais plusieurs fragments tenus ensemble par un cerclage. Un historien de La Mecque, Muhammad Tahir al-Kurdi, en a dessiné le relevé en 1956, en montrant comment les morceaux se répartissent à l'intérieur de la monture.

L'argent que l'on voit n'est pas celui de 683
Une monture n'est pas éternelle. Elle est exposée, touchée, frottée, chauffée par le soleil, et elle s'use. On la refait donc, et plusieurs l'ont été au fil des siècles.
Ce qui persiste n'est ni le métal ni l'objet : c'est la fonction. Il faut, en permanence, un dispositif qui tienne les fragments dans le mur, et il faut qu'il soit assez solide pour durer entre deux réfections, dans un endroit où l'on ne peut pas installer d'échafaudage pendant des semaines.
C'est déjà la logique de toute la série. Le sanctuaire ne conserve pas des matériaux, il conserve des dispositifs, et il les remplace un par un.
Plus de vingt ans d'absence
Une fissure n'est pas le pire qui soit arrivé à cet angle.
Au dixième siècle, la pierre a été emportée hors de La Mecque. Elle est restée absente plus de vingt ans. On l'a finalement rendue, enveloppée dans un sac et déposée dans une mosquée de Koufa, et les orfèvres de La Mecque ont alors fabriqué une nouvelle monture pour la remettre en place.
Nous ne nommons pas ici le groupe qui l'a emportée, et ce n'est pas une omission. La série traite de l'enceinte et de son ingénierie, pas des conflits qui l'ont traversée, et ce chapitre reste dans son périmètre.
Ce qu'il faut retenir de ces deux décennies est ailleurs, et c'est le point central. Pendant tout ce temps, l'angle est resté l'angle. Le tour a continué d'en partir. Le bâtiment n'a pas changé de fonctionnement parce qu'il manquait un objet.
Une pierre plus petite qu'on ne l'imagine
Les photographies serrées donnent souvent une fausse idée de l'échelle. La surface visible est modeste, une vingtaine de centimètres sur seize, sur un bâtiment d'environ treize mètres de haut dont la base fait une douzaine de mètres sur onze.
Cette disproportion a une conséquence pratique que le sanctuaire a dû traiter comme un problème de flux, et qui reviendra dans les chapitres suivants : un point unique, très petit, vers lequel converge une foule très nombreuse, dans un espace où l'on tourne.

Un point de départ, avant d'être un objet
Pour comprendre ce que représentent vingt ans d'absence, il faut savoir à quoi sert cet angle dans la pratique du tour.
Le tour de la Kaaba, le tawaf, se fait sept fois, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Il commence à l'angle oriental et chaque circuit se compte depuis ce même point. L'angle est donc d'abord un repère : c'est lui qui dit où l'on part et où l'on a bouclé.
Cette fonction est géométrique, pas matérielle. Elle tient à une position sur le plan, pas à ce qui se trouve enchâssé dans le mur à hauteur d'épaule. C'est exactement pour cela que l'absence de la pierre, au dixième siècle, n'a pas interrompu le fonctionnement du bâtiment : l'angle était toujours là.
Les trois autres angles portent des noms de régions, et nous leur avons consacré un épisode dans notre série sur la qibla. L'angle irakien regarde vers le nord-est, l'angle syrien vers le nord-ouest, l'angle yéménite vers le sud. Seul le quatrième est nommé d'après ce qu'il contient.

Réparer un bâtiment qui ne s'arrête pas
Refaire une monture est une opération de maintenance, et elle pose le même problème que tout ce que raconte cette série : il faut intervenir sur un bâtiment autour duquel on ne cesse pas de tourner.
La pièce est petite, ce qui aide. Mais elle se trouve à hauteur d'épaule, au point précis où la densité de la foule est la plus forte de tout le sanctuaire, puisque c'est là que chaque circuit commence et se termine. Une intervention à cet endroit n'est pas une intervention sur une façade : c'est une intervention au cœur du flux.
Le chapitre suivant montrera le même problème à une tout autre échelle, avec près d'une tonne d'étoffe à remplacer sur l'ensemble du bâtiment, et la solution qui a longtemps été retenue : attendre la seule matinée de l'année où le tour se vide.
Nos sources
- Sur le relevé des fragments, les travaux de l'historien mecquois Muhammad Tahir al-Kurdi, publiés en 1956.
- Sur les dimensions de l'édifice et la description de l'angle, les notices de référence consacrées à la Kaaba.
- Photographies : Pexels et Wikimedia Commons.

Ce que l'angle dit du reste
Les chapitres précédents ont montré une mosquée qui n'a pas de mosquée à l'origine, un incendie arrêté par une crue, et une Kaaba relevée après que des murs sont tombés. Celui-ci ajoute la pièce la plus petite du dossier, et peut-être la plus parlante.
Rien ici n'est intact. La pierre est fragmentée, la monture a été refaite, l'édifice a été rebâti, les portiques ont brûlé, le sol a été inondé. Ce qui tient d'un siècle à l'autre n'est pas la matière.
Ce qui tient, c'est la place, et le geste de réparer.