Accueil › Blog › L'horloge de la mosquée de Mohammed Ali
Le Caire · Égypte · 7 min de lecture · 2026-09-20
L'horloge de la mosquée de Mohammed Ali n'a jamais donné l'heure
Dans la cour de la mosquée de Mohammed Ali, à la citadelle du Caire, une tour de pierre porte une horloge à quatre cadrans. Elle est arrivée d'Europe en 1845. Elle n'a jamais donné l'heure.

Un cadeau arrivé cassé
L'horloge est un présent du roi des Français Louis-Philippe au vice-roi d'Égypte Mohammed Ali. Elle quitte la France et parvient au Caire en 1845. Les récits concordent sur un point que les guides répètent depuis : elle est endommagée pendant le transport, et personne n'a jamais réussi à la remettre en marche. Cent quatre-vingts ans plus tard, elle est toujours là, et toujours arrêtée.
Le détail a de quoi surprendre dans un ensemble aussi soigné. La mosquée est le bâtiment le plus visible du Caire, posée sur l'éperon de la citadelle, visible depuis la moitié de la ville. Et son unique pièce mécanique venue d'Europe est une panne.

L'histoire qu'on raconte
Dans les guides, sur les panneaux et dans la plupart des articles, l'horloge vient toujours avec la même phrase : elle aurait été offerte en échange de l'obélisque de Louxor, celui qui se dresse aujourd'hui au milieu de la place de la Concorde, à Paris. L'anecdote est séduisante parce qu'elle se referme sur elle-même : la France reçoit un monument de trois mille ans, l'Égypte reçoit une horloge qui ne marche pas.
Elle circule d'autant plus facilement que les deux objets appartiennent bien à la même relation diplomatique, celle qui lie Mohammed Ali à la France de son temps. Mais appartenir à la même relation n'est pas être l'un le prix de l'autre.
Ce que disent les dates
La chronologie de l'obélisque est documentée et précise. Mohammed Ali l'offre à la France en 1830. Le monolithe est descendu, embarqué, et arrive en France en 1833. Il est dressé place de la Concorde le 25 octobre 1836, devant une foule considérable et devant le roi lui-même.
L'horloge, elle, arrive au Caire en 1845. Neuf ans après que l'obélisque s'est dressé à Paris, et quinze ans après que le don en a été fait. Un échange qui se règle avec neuf ans de retard n'est plus un échange, c'est une autre affaire.
Le Conseil suprême des antiquités égyptien le dit d'ailleurs sans détour : l'obélisque n'a rien à voir avec l'horloge offerte par Louis-Philippe. Nous rapportons l'histoire populaire parce qu'elle est partout, et nous rapportons ce que l'institution qui garde le monument en pense. Chacun en tirera ce qu'il veut.
La tour est venue après l'horloge
La suite est la partie la moins racontée, et c'est la plus étonnante. Quand l'horloge arrive en 1845, la mosquée n'est pas terminée. Le chantier, ouvert en 1830, ne s'achèvera qu'en 1848, et l'aménagement se poursuivra encore après.
L'horloge est donc déposée ailleurs, au palais de Choubra. Elle y reste des années. Puis, sous le règne de Saïd Pacha, on lui construit une tour dans la cour de la mosquée, et elle y est installée en 1855, dix ans après son arrivée en Égypte.

L'ordre des opérations mérite d'être dit dans ce sens-là : l'horloge n'a pas trouvé sa tour, c'est la tour qui a été bâtie pour elle. Un ouvrage de pierre, dans la cour d'une mosquée neuve, pour loger un mécanisme dont on savait déjà qu'il ne fonctionnait pas.
Le bâtiment qui l'abrite
La mosquée de Mohammed Ali n'est pas une mosquée cairote ordinaire. Le Caire avait derrière lui huit siècles d'architecture propre, des mosquées à cour et à arcades comme celle d'Ibn Touloun ou al-Azhar. Le bâtiment de la citadelle, lui, regarde ailleurs : il est dessiné sur le modèle des grandes mosquées impériales d'Istanbul, avec une coupole centrale entourée de demi-coupoles et deux minarets effilés, une silhouette que la ville n'avait pas l'habitude de voir.
Sa construction court de 1830 à 1848, et ses murs sont couverts d'un marbre clair qui lui a valu son surnom de mosquée d'albâtre. C'est dans la cour de ce bâtiment, entre l'arcade et la fontaine des ablutions, que se dresse la tour.

Ce que nous ne tranchons pas
Nous ne disons pas que l'échange contre l'obélisque est une invention : nous disons que les dates ne le soutiennent pas et que l'autorité égyptienne des antiquités le dément. La nuance compte, parce que les deux dons existent bel et bien, et qu'ils viennent du même moment diplomatique.
Nous ne donnons pas non plus de classement de hauteur pour les minarets, malgré ce qu'on lit souvent. Les chiffres qui circulent viennent de sites touristiques qui se recopient, et aucune source institutionnelle ne les confirme.

Reste ce qui tient sans discussion, et qui suffit à faire une histoire : dans la cour d'une des mosquées les plus visitées du monde arabe, une tour de pierre a été construite pour une horloge française qui n'a jamais fonctionné, et elle est toujours là. Pour un autre mécanisme de mosquée, autrement plus efficace, voyez le toit ouvrant de la mosquée Hassan II.
À découvrir
Mosquées citées dans cet article

Mosquée Al-Azhar
Mosquée fatimide et université millénaire, phare intellectuel du monde sunnite depuis l'an 972.

Mosquée Ibn Touloun
La doyenne du Caire, célèbre pour son minaret à escalier extérieur en spirale, unique en Égypte.
À propos du contenu de cette page : ce site propose un contenu éditorial et culturel rédigé avec soin et le souci du respect des traditions religieuses concernées ; il ne constitue pas un avis théologique ou une source d'autorité religieuse. Malgré nos vérifications, des erreurs, imprécisions ou approximations peuvent subsister. Si vous en repérez une, merci de nous la signaler via la page Contact ou par e-mail à qibla.mosk@gmail.com, nous la corrigerons avec gratitude.