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Histoire · 7 min de lecture · 2026-08-07

Ispahan : 1200 ans de calligraphie sur une même façade

À Ispahan, en Iran, une mosquée ne ressemble à aucune autre : elle n'a pas été bâtie par un seul souverain à une seule époque, mais façonnée, agrandie et redécorée par presque toutes les dynasties qui se sont succédé en Perse pendant douze siècles. La Grande Mosquée du Vendredi, Masjid-e Jame en persan, porte sur une même façade la trace des Abbassides, des Bouyides, des Seldjoukides, des Ilkhanides mongols, des Timourides et des Safavides. Un empilement d'écritures, de briques et de céramiques qui en fait un véritable musée vivant de l'architecture islamique iranienne, à ne pas confondre avec la mosquée du Shah ni avec la mosquée Cheikh Lotfollah, ses célèbres voisines aux dômes bleus de la place Naqsh-e Jahan, construites bien plus tard et sur un tout autre plan.

Dôme sud en brique de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan, commandé par le vizir Nizam al-Mulk, sous un ciel bleu
Galerie voûtée en brique de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan, éclairée par une fenêtre à claire-voie géométrique
Vue intérieure du dôme sud seldjoukide de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan, avec ses nervures de brique

Une fondation du VIIIe siècle, sur un site bien plus ancien

La première mosquée bâtie sur ce site daterait d'environ 771-772, sous le califat abbasside d'Al-Mansur, une construction modeste en brique crue. Des fouilles menées dans les années 1970 ont montré qu'elle s'élevait elle-même sur des vestiges antérieurs de l'époque sassanide, liés à l'ancienne bourgade d'Ispahan, et qu'un site cultuel préislamique, vraisemblablement un temple du feu zoroastrien, aurait précédé la mosquée à cet emplacement. Vers 840-841, sous le calife Al-Mutasim, un édifice beaucoup plus vaste la remplace, doublant presque sa superficie. Mais c'est surtout à partir du Xe siècle, sous les Bouyides puis sous les Seldjoukides, que la mosquée commence à prendre la forme spectaculaire qu'on lui connaît aujourd'hui.

Les Seldjoukides et leurs deux dômes de brique rivaux

C'est l'épisode le plus raconté de l'histoire du monument. En 1086-1087, le grand vizir Nizam al-Mulk, homme fort du sultan seldjoukide Malik Shah Ier, fait construire au-dessus du mihrab un dôme de brique alors considéré comme l'un des plus grands du monde islamique. Un an plus tard à peine, en 1088-1089, son rival à la cour, Taj al-Mulk, fait ériger un second dôme au nord de la mosquée, parfois surnommé Gonbad-e Khaki, la « coupole de terre ». Moins massif mais techniquement plus raffiné, avec ses nervures qui dessinent des étoiles à cinq branches, ce second dôme est resté l'un des sommets de l'ingénierie de brique seldjoukide, au point que certains l'ont associé, sans preuve solide, au savant et poète Omar Khayyam. Les deux hommes se livraient alors une rivalité politique féroce à la cour ; leurs dômes en sont restés, huit siècles plus tard, la trace la plus visible.

Un plan à quatre iwans qui a fait école dans tout le monde iranien

C'est également sous les Seldjoukides, puis dans les décennies qui suivent un incendie survenu vers 1121, que la mosquée adopte son plan définitif à quatre iwans : quatre grands porches voûtés, ouverts sur la cour centrale, se faisant face deux à deux selon un axe nord-sud et un axe est-ouest. Ce schéma, hérité de l'architecture des palais sassanides puis adapté à l'usage religieux, n'était pas entièrement nouveau, mais c'est à Ispahan qu'il se cristallise sous la forme qui deviendra la référence : il sera repris par d'innombrables mosquées et madrasas à travers l'Iran, l'Asie centrale et au-delà, sur plusieurs siècles.

Vue en noir et blanc depuis un iwan de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan vers la cour et les minarets jumeaux de l'iwan sud
Portail principal de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan, orné de céramique bleue et flanqué de deux minarets
Galerie voûtée en pierre et brique de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan, menant vers la cour intérieure

Bouyides, Ilkhanides, Timourides, Safavides : chaque dynastie ajoute sa strate

Ce qui distingue vraiment cette mosquée, c'est qu'elle n'a presque jamais cessé d'être transformée. Les Bouyides y ajoutent, au Xe et XIe siècle, une arcade aux briques savamment agencées. Après la destruction seldjoukide, les Mongols ilkhanides, pourtant peu réputés pour leur tendresse envers les monuments qu'ils conquièrent, financent au contraire au début du XIVe siècle l'un des chefs-d'œuvre de stuc sculpté de tout l'art islamique, un mihrab commandé par le sultan Öljaïtou. Les Timourides puis les Safavides, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, achèvent l'habillage de céramique polychrome des grands portails et des cours, sans jamais raser ce qui existait déjà. Résultat : contrairement à la plupart des grands monuments religieux du monde, unifiés par le style d'une seule commande, la Masjid-e Jame d'Ispahan superpose, sur une surface de plus de deux hectares, douze siècles de techniques et d'écritures monumentales sans presque jamais les effacer.

Comment lire un bâtiment fait de strates

La difficulté de cette mosquée, pour un visiteur, est qu'elle ne se lit pas d'un coup. Contrairement à un édifice bâti d'un seul jet, elle juxtapose des morceaux séparés par plusieurs siècles, sans façade unificatrice qui viendrait masquer les coutures.

Le repère le plus simple est le matériau. La brique nue, laissée apparente et travaillée en motifs, appartient aux campagnes anciennes, seldjoukides notamment. La céramique polychrome qui recouvre certaines surfaces est beaucoup plus tardive, timouride et safavide. Là où les deux se rencontrent, on est à une jonction entre deux époques.

Le second repère est la lumière. Les salles à coupole de brique sont sombres et fermées, éclairées par quelques ouvertures percées au sommet. Les iwans, eux, sont ouverts sur la cour et baignés de jour. Passer de l'un à l'autre, c'est passer d'un siècle à un autre.

Une mosquée qui a servi de laboratoire

L'intérêt de l'édifice dépasse son histoire propre. Plusieurs solutions techniques mises au point ici ont ensuite essaimé dans tout le monde iranien et centre-asiatique.

Le plan à quatre iwans, en particulier, y prend sa forme aboutie avant de devenir la norme, de l'Iran à l'Asie centrale et jusqu'en Inde. Les deux coupoles de brique du XIe siècle, bâties à un an d'intervalle et rivalisant de virtuosité, ont servi de référence aux constructeurs suivants pour franchir de grandes portées sans armature.

C'est pourquoi une part importante de ce que l'on croit typiquement persan, puis timouride, se trouve déjà là. La Bibi-Khanym de Samarcande, deux siècles et demi plus tard, en applique encore les principes, à une échelle qui dépassera les capacités techniques de son époque.

Un patrimoine mondial depuis 2012

C'est précisément cette continuité, rare à cette échelle, que l'UNESCO a récompensée en inscrivant le monument au patrimoine mondial en 2012, sous le nom de Masjed-e Jame d'Ispahan. Le comité du patrimoine mondial salue alors un site qui illustre, à lui seul, l'évolution de l'architecture des mosquées en Iran sur environ douze siècles, depuis les origines abbassides jusqu'aux dernières retouches safavides. Aujourd'hui encore en activité, la mosquée continue d'accueillir la prière du vendredi qui lui donne son nom, au milieu d'un décor que plus de mille deux cents ans de bâtisseurs successifs ont contribué à composer.

Vue en contre-plongée en noir et blanc des deux minarets et de l'arc du portail de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan
Mihrab et minbar en brique et stuc sculpté à l'intérieur de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan
Cour intérieure de la Grande Mosquée du Vendredi d'Ispahan avec son bassin d'ablutions et ses arcades de brique

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Illustration de la Mosquée Cheikh Lotfollah à Ispahan
Ispahan · Iran

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Safavide

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