AccueilBlog › La muvakkithane, l'astronome de la mosquée

Histoire des sciences · 8 min de lecture · 2026-08-30

La muvakkithane : dans chaque grande mosquée ottomane, il y avait un astronome

Dans presque toutes les grandes mosquées ottomanes, il y a une petite pièce à côté de la cour. Les visiteurs passent devant sans la voir. Elle s'appelle une muvakkithane, et un astronome y travaillait, tous les jours, pour calculer les cinq moments de la prière.

La muvakkithane de Sainte-Sophie, Istanbul
La muvakkithane de Sainte-Sophie
Astrolabe planisphérique conservé au Metropolitan Museum of Art
Un astrolabe planisphérique
Rubu tahtası, le quart de cercle ottoman
Le rubu tahtası, quart de cercle

Une pièce qu'on ne regarde pas

Elle est là, contre le mur de la cour, ou accolée à l'entrée. Un cube de pierre d'une seule pièce, souvent avec une fenêtre grillagée qui donne sur la rue. Rien ne l'annonce, rien ne l'explique, et les plans touristiques la nomment rarement. C'est pourtant l'un des rares endroits d'une mosquée ottomane où l'on faisait un travail technique à plein temps.

La fonction, elle, est plus ancienne que le bâtiment : le poste de muwaqqit est attesté dès la fin du treizième siècle à la mosquée d'Amr ibn al-As, en Égypte. Ce qui est spécifiquement ottoman, c'est d'avoir donné à ce métier un local dédié, construit avec la mosquée, et un nom pour ce local.

Un métier de calcul, pas de piété

Le muwaqqit ne sonnait pas l'heure. Il la calculait. Les cinq moments de la prière ne sont pas des horaires fixes : ils sont définis par la position du soleil, donc ils dépendent de la latitude du lieu et du jour de l'année. Ils se déplacent tous les jours, et pas du même nombre de minutes selon la saison. Il fallait donc les recalculer, pour cette ville-là, en continu.

La distinction avec le muezzin est nette, et elle dit tout du métier. Le muezzin, lui, était choisi pour sa piété et pour sa voix. Le muwaqqit était choisi pour ses compétences en astronomie et en mathématiques. Deux fonctions voisines dans le même bâtiment, recrutées sur deux critères qui n'ont rien à voir.

Dar al-Muwaqqit, la maison du muwaqqit
Dar al-Muwaqqit, la maison de celui qui fixe le temps

Les instruments

Le poste de travail tenait dans une pièce, et les outils tenaient sur une table.

Il faut préciser un point, parce que la confusion est fréquente : calculer les moments de la prière et donner l'heure sont deux problèmes distincts. Le premier demande la position du soleil pour un lieu et une date ; le second demande seulement de compter les heures depuis une origine convenue. Le muwaqqit faisait les deux, mais c'est le premier qui définissait son métier.

Donner l'heure, quand la journée commence au coucher du soleil

Chez les Ottomans, la journée ne commençait pas à minuit : elle recommençait au coucher du soleil. Comme l'heure du coucher se déplace toute l'année, le décalage entre cette heure locale et l'heure solaire changeait tous les jours. Une montre réglée en avril ne l'était plus en mai.

D'où une conséquence très concrète. Quand les montres personnelles se répandent, à la fin du dix-huitième siècle, les habitants prennent l'habitude de venir régler la leur sur l'horloge de la muvakkithane. La petite pièce devient, sans avoir été conçue pour ça, l'horloge de référence du quartier.

Une horloge ancienne
Les montres personnelles se règlent sur l'horloge de la pièce

Ce n'est pas l'horloge qui a mis fin à ce métier

On raconte souvent que l'horloge mécanique a rendu le muwaqqit inutile. C'est l'inverse qui s'est passé. Dès le dix-huitième siècle, les muwaqqits intègrent l'horloge à leurs instruments : elle ne remplace pas leur calcul, elle le complète. Beaucoup deviennent d'ailleurs experts en fabrication et en réparation d'horloges, au point que le métier d'horloger et celui de muwaqqit se recouvrent partiellement.

Ce qui a réellement pris leur place, c'est le papier. À partir du dix-neuvième siècle, des institutions agréées se mettent à publier des horaires de prière annuels, calculés une fois pour toutes, ailleurs, et diffusés imprimés. Le calcul quitte la ville et devient national. Il n'y a plus besoin d'un astronome par mosquée, parce qu'il n'y a plus besoin d'un calcul par mosquée.

C'est un déplacement, pas une disparition : le travail n'a pas cessé d'exister, il a changé d'échelle et de lieu.

Le 20 septembre 1952

La charge de chef muwaqqit a été supprimée le 20 septembre 1952. Ce n'est pas la date à laquelle chaque pièce a fermé, mais celle à laquelle l'office lui-même a cessé d'exister. Beaucoup de ces locaux sont d'ailleurs toujours debout à Istanbul, près de Sainte-Sophie, de la mosquée de Fatih, de Bayezid, à Beylerbeyi, Dolmabahçe, Emirgan, Eyüp Sultan et Sultanahmet. Certains sont à l'abandon, d'autres sont devenus des buvettes, des cafétérias ou des points de vente de livres.

Le mot, et sa racine

Muvakkithane assemble muvakkit, celui qui fixe le temps, et le suffixe persan hane, la maison. Littéralement : la maison de celui qui fixe le temps. Le premier terme vient de la racine arabe و ق ت, qui porte l'idée du moment fixé.

MotSens
waqtle temps
mīqātun moment fixé
mawāqītdes moments fixés
muwaqqitcelui qui le détermine

Un détail vaut la peine d'être relevé : mīqāt désigne aussi, dans le vocabulaire du pèlerinage, les points-frontières où le pèlerin entre en état de sacralisation avant d'approcher La Mecque. Un même mot pour un moment fixé et pour un lieu fixé. La langue traite les deux comme le même problème : savoir exactement où commence quelque chose.

Ce qui reste

Il reste des pièces. Pas des instruments, pas des registres exposés, pas de plaques : des pièces, souvent vides, souvent fermées, parfois transformées. Elles sont l'un des rares témoignages matériels du fait qu'une mosquée n'était pas seulement un lieu de prière mais aussi, très concrètement, un lieu de calcul.

Le métier a disparu. Le mot, lui, n'a pas bougé.

À lire aussi : les 255 jarres cachées dans la coupole de la Süleymaniye et les deux chefs-d'œuvre ottomans d'Istanbul.

À découvrir

Mosquées citées dans cet article

Illustration de la Mosquée bleue (Sultan Ahmed) à Istanbul
Istanbul · Turquie

Mosquée bleue (Sultan Ahmed)

Six minarets, une cascade de coupoles et plus de 20 000 carreaux d'Iznik : l'icône d'Istanbul.

Ottoman classique
Illustration de la Mosquée Nasir al-Mulk à Chiraz
Chiraz · Iran

Mosquée Nasir al-Mulk

La « mosquée rose » de Chiraz, dont les vitraux transforment chaque matin la prière en kaléidoscope.

Qajar
Illustration de la Mosquée Cheikh Lotfollah à Ispahan
Ispahan · Iran

Mosquée Cheikh Lotfollah

Le joyau safavide de la place Naqsh-e Jahan : ni minaret, ni cour, mais le plus beau dôme d'Iran.

Safavide

À propos du contenu de cette page : ce site propose un contenu éditorial et culturel rédigé avec soin et le souci du respect des traditions religieuses concernées ; il ne constitue pas un avis théologique ou une source d'autorité religieuse. Malgré nos vérifications, des erreurs, imprécisions ou approximations peuvent subsister. Si vous en repérez une, merci de nous la signaler via la page Contact ou par e-mail à qibla.mosk@gmail.com, nous la corrigerons avec gratitude.

Newsletter

Une mosquée, une histoire, chaque mois

Recevez nos récits d'architecture, d'histoire et de voyage. Zéro spam, désinscription en un clic.