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Kazan, Tatarstan · 9 min de lecture
Ils ont rebâti une mosquée que personne n'avait jamais vue
Une mosquée se dresse au milieu du Kremlin de Kazan. Elle a été achevée en 2005. Elle en remplace une autre, détruite en 1552, dont il ne subsiste ni mur, ni plan, ni dessin. La question que ce bâtiment pose est donc la plus difficile qui soit en matière de patrimoine : comment reconstruit-on ce que personne n'a jamais vu ?
Ce qui s'est passé, en clair
Nous le disons sans détour, parce que les deux moitiés de ce fait comptent autant l'une que l'autre.
Qui a détruit Qol Sharif : l'armée d'Ivan IV, dit Ivan le Terrible, lors de la prise de Kazan le 2 octobre 1552. La mosquée porte le nom de l'imam qui l'a défendue et qui est mort ce jour-là.
La seconde phrase est celle qui donne son sens à la première. Le nom de ce bâtiment n'est pas celui d'un fondateur, d'un mécène ou d'un souverain, comme c'est l'usage. C'est celui d'un homme mort en le défendant. La mosquée d'aujourd'hui est un mémorial autant qu'un lieu de prière.
L'homme dont elle porte le nom
On aimerait pouvoir en dire davantage, et c'est là une seconde lacune documentaire.
Ce qui est retenu de lui tient en peu de lignes : il était l'imam de la mosquée principale de la citadelle, il en dirigeait l'enseignement, et il est mort le jour de la prise de la ville, en la défendant. Le reste appartient à une tradition qui s'est constituée après coup, et nous ne la reprendrons pas comme un état civil.
Il y a quelque chose de cohérent dans cette double absence. Nous ne savons pas à quoi ressemblait le bâtiment, et nous ne savons presque rien de l'homme dont il porte le nom. Ce qui subsiste des deux, c'est un nom et une date. La mosquée d'aujourd'hui est construite sur exactement cela.
Kazan, sur la Volga
La ville est à huit cents kilomètres à l'est de Moscou, sur la rive gauche de la Volga, à la confluence de la Kazanka. Elle est aujourd'hui la capitale du Tatarstan.
Son Kremlin, c'est-à-dire sa citadelle, est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2000. La justification de l'inscription est intéressante pour notre sujet : le comité relève qu'il s'agit de la seule forteresse tatare subsistante conservant des traces de la conception urbaine d'origine, et d'une synthèse d'influences bulgares, de la Horde d'or, tatares, italiennes et russes.

Ce qui a disparu
Avant 1552, la mosquée principale de cette citadelle était le centre religieux et intellectuel du khanat de Kazan. On lui attribue une bibliothèque et un enseignement.
Après, il n'y a plus rien. Et il faut prendre ce « rien » au pied de la lettre : pas un mur, pas une fondation identifiée, pas un plan, pas un dessin, pas une description architecturale précise. C'est une disparition documentaire complète, et c'est ce qui fait la singularité du cas.
Pendant quatre cent cinquante ans, la forteresse de Kazan n'a plus eu de mosquée.
La reconstruction
Le chantier commence en 1996. La première pierre est posée l'année suivante, l'ossature et les soubassements sont achevés en 1998, puis viennent les coupoles et les minarets.
Le financement mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il dit quelque chose du sens de l'opération : l'argent vient de plus de quarante mille donateurs, personnes privées, entreprises et organisations. Une plaque de remerciement est visible sur place, et elle les nomme.
La mosquée ouvre en 2005, pour le millénaire de la ville.

Mais reconstruire quoi ?
Voici le problème que les architectes du cabinet chargé du projet ont dû résoudre, et il n'a pas de bonne solution.
Ils n'avaient aucune image. Aucun relevé, aucune gravure, aucune vue ancienne. Reconstruire à l'identique était donc impossible, non par manque de moyens, mais par manque d'objet : on ne peut pas copier ce dont il ne reste aucune trace visuelle.
Alors ils ont cherché ailleurs. Et ils ont trouvé un objet.
Le bonnet de Kazan est une coiffe de couronnement, celle des anciens souverains de la ville, conservée aujourd'hui à l'Armurerie du Kremlin de Moscou. C'est sa silhouette qui a servi de modèle à la coupole principale de la mosquée nouvelle, haute d'environ trente-cinq mètres.
Reconstruire un bâtiment d'après la forme d'une couronne : le procédé est inhabituel, et il en dit long sur ce qui restait disponible.

Ce que le bâtiment ne prétend pas être
Il faut rendre cette justice aux concepteurs : l'édifice ne se présente pas comme une restitution. Sa conception privilégie ouvertement le symbole sur la réplique historique, et cela est assumé.
Le meilleur indice est le compte des minarets. On pense que l'ancienne mosquée en avait huit, orientés vers les huit parties du monde. La nouvelle en a quatre.
Personne n'a cherché à faire croire que le nombre d'origine avait été retrouvé. Ce qui manque, on l'ignore, et le bâtiment le laisse voir.
C'est une position intellectuellement honnête, et assez rare. Beaucoup de reconstructions patrimoniales se présentent comme des restitutions alors qu'elles sont des interprétations. Celle-ci fait l'inverse.

Ce que nous ne disons pas
Nous ne portons aucun jugement sur la reconstruction elle-même, ni sur les choix architecturaux. Ce n'est pas notre rôle, et le sujet ne s'y prête pas.
Nous n'entrons pas non plus dans le contexte politique, ancien ou contemporain. Les faits sont posés, avec leurs dates, et nous nous arrêtons là.
Enfin, l'attribution de huit minarets à l'ancienne mosquée est une hypothèse, pas un fait établi. Aucune source d'époque ne la fixe. L'animation qui accompagne la vidéo l'affiche en toutes lettres : les huit silhouettes qu'elle montre ne sont pas un plan de l'édifice disparu, ce plan étant inconnu.

Nos sources
- UNESCO, Historic and Architectural Complex of the Kazan Kremlin, inscrit en 2000 au titre des critères (ii), (iii) et (iv) : whc.unesco.org. Pour le classement et la caractérisation du site comme seule forteresse tatare subsistante.
- Visit Tatarstan, le portail officiel de la république, fiche de la mosquée : visit-tatarstan.com. Pour les dates du chantier, le financement par donations et la coupole modelée sur le bonnet de Kazan.
Pour continuer
Un autre édifice dont le nom pose une question à ceux qui le regardent : la mosquée aux soixante dômes du Bangladesh, qui en a soixante-dix-sept. Et pour un bâtiment entièrement local au service d'une fonction islamique, la mosquée de bois du Kerala.