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Bosnie-Herzégovine

L'horloge de Sarajevo qui marque midi au coucher du soleil

À Sarajevo, une horloge publique ne donne pas l'heure que donnent les autres horloges d'Europe. Elle marque douze heures au moment précis où le soleil se couche. Comme le coucher du soleil se déplace tout au long de l'année, cette horloge est fausse dès le lendemain du jour où on l'a réglée. Quelqu'un monte donc dans la tour, deux fois par semaine, depuis 1967.

Une horloge dont la journée commence au coucher du soleil

La tour s'appelle la Sahat-kula, littéralement la tour de l'horloge. Elle se dresse à quelques mètres de la mosquée Gazi Husrev-beg, la grande mosquée de Sarajevo, au coeur du vieux quartier de Baščaršija. Trente mètres de pierre, quatre cadrans, et un système de lecture du temps que le reste du continent a abandonné.

La tour de l'horloge de Sarajevo, la Sahat-kula
La Sahat-kula, trente mètres de pierre, à côté de la grande mosquée

Ce système porte un nom : l'heure à la turque. Il ne compte pas les heures depuis minuit mais depuis le coucher du soleil. Le moment où le soleil disparaît est celui où la journée bascule, et l'horloge marque alors douze heures. Tout le reste se lit à partir de là. Pour qui vit au rythme des cinq prières, ce n'est pas une curiosité : c'est le repère le plus utile qui soit, puisque la prière du maghrib commence précisément à cet instant.

Une horloge réglée sur le soleil et une horloge réglée sur minuit ne divergent pas un peu. Elles divergent tout le temps, et de plus en plus.

Pourquoi il faut y monter deux fois par semaine

Le calcul est simple à poser et il explique tout. À la latitude de Sarajevo, autour de quarante-quatre degrés nord, le soleil ne se couche pas à la même heure d'un mois à l'autre. Le 21 décembre, il disparaît vers seize heures onze. Le 21 juin, trois heures et vingt minutes plus tard. Entre les deux, il n'y a pas de saut : il y a une glissade continue.

Cette glissade n'est pas régulière. Aux solstices, elle est presque nulle pendant quelques jours, le temps que le soleil change de sens. Aux équinoxes, elle atteint son maximum. Autour du 19 septembre, le coucher du soleil avance de près de deux minutes par jour.

Voilà la contrainte réelle qui pèse sur la tour. Une horloge posée sur douze un lundi soir se trompe de deux minutes le mardi, de quatre le mercredi, de six le jeudi. Au quatrième jour, l'écart approche les sept minutes, et une prière annoncée sept minutes trop tôt ou trop tard n'est plus annoncée. Pour rester juste, il faut remonter tous les trois ou quatre jours.

Deux fois par semaine, autrement dit. C'est exactement la cadence suivie dans la tour, et ce n'est pas une coïncidence : la cadence n'a pas été choisie, elle a été imposée par le ciel.

Le muvekit, un métier qui n'a pas disparu

L'homme qui monte s'appelle Mensur Zlatar. Il est bijoutier, et sa boutique se trouve à quelques pas de la mosquée. Il porte un titre que la ville n'a jamais cessé d'employer, celui de muvekit, le gardien du temps. Depuis 1967, deux fois par semaine, il gravit les soixante-seize marches de bois de la tour et remet l'horloge à l'heure du soleil de ce jour-là. Son grand-père faisait déjà ce travail.

Le cadran de la tour de Sarajevo et le minaret voisin
Un des quatre cadrans, et le minaret de la mosquée voisine

Ce titre n'est pas une invention locale. Il vient d'une institution ottomane que nous avons décrite ailleurs, le muvakkithane, le bureau du temps adossé aux grandes mosquées. On y calculait les heures de prière pour la ville, avec des instruments, des tables et des observations. La plupart de ces bureaux ont fermé quand les États de la région sont passés à l'heure légale unifiée. À Sarajevo, la fonction a survécu, réduite à un homme et à un escalier.

Il faut préciser ce que ce travail est, et ce qu'il n'est pas. Il ne s'agit pas de remonter un poids ou de rattraper le retard d'un mécanisme fatigué. Le mécanisme, lui, marche correctement. Ce qu'on corrige, c'est le décalage entre un temps qui avance à vitesse constante et un soleil qui, lui, n'a jamais accepté d'être constant.

Un mécanisme anglais dans une tour ottomane

La tour est bien plus ancienne que son horloge. Elle est mentionnée dès le XVIIe siècle, notamment par le voyageur Evliya Çelebi, et elle appartient à la fondation religieuse qui entretient la mosquée voisine. Le mécanisme actuel, lui, est attribué à une maison londonienne, Gillett & Bland, et sa livraison est datée de 1874.

Le détail vaut d'être noté, parce qu'il contredit une idée reçue commode. On imagine volontiers ces objets comme des survivances figées, épargnées par le monde industriel. C'est le contraire qui s'est produit. Quand il a fallu remplacer le mécanisme, la fondation a acheté ce qui se faisait de mieux à ce moment-là, c'est-à-dire de l'horlogerie de précision anglaise, et elle l'a mise au service d'une manière de compter les heures que l'Angleterre n'employait pas. L'outil est moderne, l'usage est ancien, et les deux tiennent ensemble depuis un siècle et demi.

La dernière de vingt et une tours

Les tours d'horloge sont l'une des marques les plus visibles de la période ottomane dans les Balkans. On en compte vingt et une en Bosnie-Herzégovine, à Mostar, à Gradačac, à Travnik, à Foča, et celle de Sarajevo est la plus haute. Elles ont toutes été bâties pour la même raison : donner à une ville entière un repère de temps visible et audible, au lieu de le laisser à l'appréciation de chacun.

Le minaret de la mosquée Gazi Husrev-beg et la tour de l'horloge
Le minaret et la tour, côte à côte, chacun avec sa fonction

Elles ont aussi toutes suivi le même chemin, sauf une. À mesure que les administrations successives ont imposé l'heure légale européenne, les cadrans ont été recalés sur minuit et les tours sont devenues des horloges comme les autres. La Sahat-kula de Sarajevo est la seule à être restée sur le soleil.

On lit souvent qu'elle serait la seule horloge publique au monde dans ce cas. Nous n'avons pas trouvé de recensement qui permette de l'affirmer, et nous nous en tenons donc à ce qui se vérifie : en Bosnie, les autres sont passées à l'heure européenne, celle-ci est la dernière.

Ce que la tour dit de la mosquée

Une tour d'horloge n'est pas un minaret. Elle n'appelle pas à la prière, elle indique quand elle commence. Sa présence à côté de la mosquée Gazi Husrev-beg dit quelque chose de précis sur ce qu'était un grand ensemble religieux ottoman : non pas une salle de prière isolée, mais un dispositif complet, avec son école, sa bibliothèque, sa fontaine, son marché couvert et son service du temps.

La mosquée Gazi Husrev-beg et la tour de l'horloge vues d'en haut
La mosquée et la tour dans le tissu de Baščaršija

La mosquée de Sarajevo figure parmi les édifices que nous avons présentés dans notre panorama des mosquées d'Asie centrale et des Balkans. La tour en fait partie autant que la coupole. Elle est ce qui reste visible, au milieu d'une ville qui vit à l'heure de tout le monde, d'une manière de découper la journée qui commence quand le jour finit.

Deux fois par semaine, un bijoutier de Baščaršija monte soixante-seize marches pour que cela reste vrai.

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