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Masjid al-Haram, chapitre 1 · La Mecque · 9 min de lecture

Il a fallu démolir un quartier pour bâtir la plus grande mosquée du monde

En l'an 638, il n'y a pas de mosquée à La Mecque. La Kaaba est là, la prière est là, le pèlerinage est là. Le bâtiment, lui, n'existe pas. Ce qui le fait naître n'est pas une intention monumentale, c'est un problème de circulation, et ce problème ne sera plus jamais résolu.

Ce qu'il y avait avant

La Kaaba se tient au fond d'une vallée, au milieu d'un espace libre. Autour de cet espace, il y a des maisons, et elles le touchent. Il n'y a pas d'enceinte, pas de portique, pas de mur. Ce que nous appelons aujourd'hui Masjid al-Haram, la plus grande mosquée du monde, n'a alors aucune existence bâtie.

Cela ne veut pas dire qu'il ne s'y passe rien. On y prie, on y tourne, on y vient de loin. Simplement, le lieu de culte est un sol, pas un édifice. Le bord de ce sol est donné par les murs des maisons voisines, c'est-à-dire par le hasard de qui a construit où.

La Kaaba et l'assemblée en prière, planche de 1889
La Kaaba et l'assemblée en prière, planche de 1889

Le motif n'est pas le prestige

On imagine volontiers qu'un tel chantier commence par une volonté de grandeur. Ici, la cause est plus prosaïque, et elle est décisive pour tout ce qui suivra.

La foule qui tourne débordait dans les maisons. Le nombre de pèlerins avait augmenté au point que l'aire de circumambulation ne suffisait plus, et les habitants s'en plaignaient : leurs murs servaient de bord au pèlerinage, et des conflits éclataient.

Autrement dit, le premier problème de la Masjid al-Haram est un problème de débit. Il apparaît en l'an 17 de l'hégire, et il n'a jamais cessé depuis. Toute l'histoire du bâtiment est une suite de réponses techniques à cette même contrainte.

On rachète et on démolit

La réponse d'Omar, qu'Allah l'agrée, deuxième calife, est directe : acheter les maisons qui bordent l'aire, les démolir, et élargir l'espace ainsi dégagé.

C'est la première extension de l'histoire du sanctuaire, et elle donne le modèle de toutes les autres. Pour agrandir la mosquée, il faut effacer la ville autour. Ce geste sera répété pendant quatorze siècles.

En 1889, la ville bute encore contre le mur extérieur du sanctuaire
En 1889, la ville bute encore contre le mur extérieur du sanctuaire

Un mur plus bas qu'un homme

Sur le bord ainsi dégagé, Omar fait élever un mur. Les sources le décrivent d'une hauteur inférieure à celle d'un homme, percé d'une porte, et portant des lampes pour éclairer l'enceinte une fois la nuit tombée.

Arrêtons-nous sur cet objet, parce qu'il est plus étrange qu'il n'y paraît. Ce mur ne porte pas de toit. Il n'arrête personne, on l'enjambe. Il ne protège de rien.

Il fait une seule chose, et c'est une chose que rien ne faisait avant lui : il dit où le sanctuaire commence et où la ville s'arrête.

Ce que veut dire tracer

Avant 638, cette limite n'existait pas comme intention. Elle existait comme accident : elle était donnée par les façades des maisons, et elle changeait chaque fois qu'un habitant bâtissait ou démolissait chez lui.

Le muret d'Omar transforme un accident en décision. Il ne construit pas un édifice, il pose une frontière. Et il faut mesurer ce que cela veut dire : le tout premier geste d'architecture de la plus grande mosquée du monde n'a pas été de bâtir, il a été de tracer.

Cette hiérarchie n'est pas anecdotique. Elle découle de la nature du lieu. Dans une mosquée ordinaire, on se tourne vers un mur, et c'est ce mur qui organise tout le reste. Ici, on tourne autour d'un point. Un bâtiment qui entoure un centre ne peut être, d'abord, qu'une limite.

Les lampes

Le détail des lampes mérite mieux qu'une mention. Elles éclairent l'enceinte après la tombée du jour, ce qui a une conséquence concrète : on peut désormais s'y tenir la nuit.

Ce n'était pas un endroit auparavant. C'était un intervalle entre des maisons, un vide résiduel. Avec une limite et de la lumière, il devient un lieu au sens propre, un espace où l'on peut être, et pas seulement passer.

Un portique du sanctuaire au XIXe siècle
Un portique du sanctuaire au XIXe siècle

Othman, et le moment où cela devient un bâtiment

Huit ans plus tard, en l'an 26 de l'hégire, soit 646, le calife Othman, qu'Allah l'agrée, reprend exactement le même geste : il rachète d'autres maisons voisines et les démolit pour élargir encore.

Mais il ajoute autre chose. Il fait couvrir une partie de l'aire de prière d'un toit porté par des colonnes, et introduit des colonnes de marbre et des portiques couverts. C'est le premier usage de portiques dans la Masjid al-Haram, et c'est à ce moment que l'ensemble cesse d'être une enceinte pour devenir un bâtiment.

La séquence est donc claire : d'abord une limite, ensuite seulement une construction. Jamais l'inverse.

Les toits de La Mecque, et la vallée
Les toits de La Mecque, et la vallée

Un second ennemi, l'eau

Une autre décision d'Omar est rarement citée, et elle annonce un chapitre entier de cette histoire : il fit aussi élever une digue contre les crues.

La Mecque est une vallée, et le sanctuaire est au point bas. Ce qui est un avantage pour rassembler une foule est un défaut redoutable dès qu'il pleut. Le sanctuaire aura à répondre à ce second problème aussi longtemps qu'au premier, et nous y reviendrons.

Le trait n'a plus jamais cessé de bouger

Une fois posé, ce trait s'est mis à se déplacer et ne s'est plus arrêté. Othman le repousse huit ans après Omar. Tous les autres après lui. Jusqu'aux grues d'aujourd'hui.

Et à chaque fois, ce sont les trois mêmes gestes, dans le même ordre : acheter, démolir, repousser le trait. Ce qui change, c'est l'échelle et le prix. Ce qui ne change pas, c'est la méthode, parce que le problème ne change pas non plus.

Le contraste final donne la mesure de cette histoire. Le plus vieux morceau du bâtiment encore debout aujourd'hui date de 1571, soit plus de neuf siècles après Omar. Pas une pierre de 638 n'a survécu. Le bâtiment a été entièrement remplacé, plusieurs fois. Le trait, lui, a quatorze siècles.

Le sanctuaire aujourd'hui : la ville a reculé de plusieurs centaines de mètres
Le sanctuaire aujourd'hui : la ville a reculé de plusieurs centaines de mètres

Ce que nous ne disons pas

Nous ne donnons pas de dimensions pour l'enceinte de 638, ni de nombre de maisons rachetées. Les sources qui les avancent ne s'accordent pas, et ce n'est pas le sujet.

L'animation qui accompagne cet épisode est un schéma, signalé comme tel à l'écran. Nous ne connaissons ni le plan exact des maisons ni le tracé du muret : ce qui est documenté, c'est le geste, pas sa géométrie.

Nous n'écrivons pas non plus que le sanctuaire « n'a jamais fermé ». Il a fermé, notamment en 2020. La formulation exacte, et elle suffit, est que les travaux n'ont jamais interrompu la prière.

Pour continuer

Ce chapitre ouvre la série Masjid al-Haram, consacrée au seul édifice au monde dont le centre ne peut pas bouger, autour duquel une foule croissante doit tourner, et qui ne peut pas s'arrêter pour travaux.

Voir aussi la fiche de la mosquée dans notre sélection, et la série Séries, qui traite de la direction et de sa géométrie quand celle-ci traite de l'enceinte et de son ingénierie.

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