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Masjid al-Haram, chapitre 5 · La Mecque · 9 min de lecture

Autrefois, il fallait que la mosquée se vide

Chaque année, la Kaaba change entièrement de vêtement. L'étoffe noire qui la couvre porte un nom, la kiswa, et elle n'est pas nettoyée ni reprisée : elle est remplacée, en une seule opération, du haut jusqu'en bas.

Ce chapitre ne porte pas sur la beauté de cette étoffe, mais sur ce qu'il faut résoudre pour la poser. Près d'une tonne de tissu à installer sur un bâtiment autour duquel des gens tournent sans interruption, et qui ne ferme pas pour cela. Pendant des décennies, la réponse a tenu dans une date. Depuis 2022, elle n'y tient plus.

Le bandeau brodé d'or autour de la Kaaba
Le bandeau brodé, à deux tiers de la hauteur

Près d'une tonne de soie et de métal

Les chiffres publiés par l'encyclopédie d'État saoudienne donnent une masse totale d'environ neuf cent quatre-vingts kilos : à peu près sept cent soixante kilos de soie teinte en noir, cent vingt kilos de fil d'or et cent kilos de fil d'argent.

L'étoffe n'est pas d'une seule pièce. Elle est composée de quarante-sept lés de quatre-vingt-dix-huit centimètres de large sur quatorze mètres de haut. Ces deux nombres se vérifient l'un par l'autre : quarante-sept fois quatre-vingt-dix- huit centimètres font environ quarante-six mètres, ce qui est le périmètre de la Kaaba, et quatorze mètres correspondent à sa hauteur. La surface totale avoisine six cent cinquante mètres carrés.

Sur cette soie noire courent des versets du Coran brodés au fil d'or, dont le bandeau qui ceinture le bâtiment à environ deux tiers de sa hauteur, et le rideau de la porte, appelé la sitara, qui est la pièce la plus ornée de l'ensemble.

La fabrication a lieu au complexe du roi Abdulaziz pour la kiswa de la Kaaba, à Oumm al-Joud, à dix-sept kilomètres du sanctuaire. Elle demande une dizaine de mois et mobilise environ deux cent vingt personnes.

Le mahmal égyptien conservé au musée du Caire
Le mahmal, qui accompagnait la kiswa depuis Le Caire

Avant 1962, elle traversait un désert

Cette proximité est récente. Pendant des siècles, la kiswa n'était pas fabriquée à La Mecque mais au Caire, notamment dans l'atelier de Dar al-Khoronfosh, et elle était acheminée chaque année avec la caravane des pèlerins.

Le convoi avait sa propre mise en scène. L'étoffe voyageait accompagnée du mahmal, un palanquin cérémoniel richement brodé, porté à dos de chameau, qui partait du Caire au milieu d'un cortège et revenait de La Mecque de la même façon. Le mahmal égyptien est aujourd'hui conservé dans un musée du Caire, et plusieurs photographies anciennes le montrent dressé sur son campement, en tenue de voyage.

L'envoi égyptien cesse en 1962, dans un contexte de tension entre Le Caire et Riyad, et la fabrication passe entièrement à La Mecque. Une pièce en garde la trace : la sitara de la dernière kiswa égyptienne est conservée et photographiée.

Le trajet est donc passé de plusieurs semaines de désert à dix-sept kilomètres de route. Ce qui n'a pas changé, c'est le problème d'après : la pose.

Le rideau de porte de la dernière kiswa égyptienne
La sitara de la dernière kiswa venue d'Égypte

La date qui n'était pas une date religieuse

Pendant des décennies, la kiswa a été remplacée le matin du neuf dhou al-hijja. Ce jour-là, les pèlerins ont quitté La Mecque pour la plaine d'Arafat, à une vingtaine de kilomètres à l'est, où ils passent la journée. Le tour de la Kaaba se vide alors comme il ne se vide jamais autrement.

On pourrait croire à une date choisie pour sa valeur propre. Le directeur général de la manufacture de la kiswa, Muhammad Bajodah, dit exactement l'inverse : il n'y a, du point de vue religieux, aucune particularité à retenir le jour d'Arafat, et si on le retenait c'est que le faible nombre de pèlerins présents permettait de faire vite.

Autrement dit, le calendrier de l'opération était dicté par la foule. C'est la contrainte qui donne son fil à toute cette série, et on la voit ici sous sa forme la plus nue : une seule matinée par an était praticable, et c'est celle-là qu'on prenait.

La séquence exacte des dates est un peu plus longue que ce résumé. À la pratique ancienne du neuf succède un ordre de 2021 fixant le changement au dix, jour de l'Aïd al-Adha. Puis un ordre supérieur déplace l'opération au premier jour de mouharram, à partir de 1444 de l'hégire, soit juillet 2022.

Le motif du changement, et ce qu'il ne dit pas

Le motif annoncé de ce déplacement est calendaire : rattacher le changement de la kiswa au début de l'année de l'hégire. Aucun document public ne mentionne d'autre raison, et il serait imprudent d'en prêter une.

Mais la conséquence, elle, est mesurable. Le premier jour de mouharram n'est pas un jour où la mosquée se vide. L'opération a donc lieu de nuit, et il a fallu qu'elle change.

Les communiqués de la Présidence générale des affaires des deux saintes mosquées documentent cette évolution. En 1447 de l'hégire, le remplacement commence à minuit et se termine à six heures quarante, soit quatre heures de moins que la durée habituelle des années précédentes. Y sont crédités des lés pré-cousus avant la pose, un ruban adhésif marquant à l'avance les limites hautes et basses du bandeau brodé, à la place d'un calage manuel, et des cordes pré-étalonnées à hauteur déterminée. En 1448, c'est-à-dire en juin 2026, la même opération a été bouclée en trois heures.

Le rideau de la porte de la Kaaba, brodé d'or
Le rideau de la porte, la pièce la plus ornée

On ne déshabille pas le bâtiment, on le rhabille par-dessus

Le point technique qui décide de tout est l'ordre des gestes, et il est décrit dans les communiqués officiels.

La nouvelle kiswa arrive en cinq morceaux : les quatre faces et le rideau de la porte. Chaque face est hissée séparément jusqu'au sommet de l'édifice. Elle y est dépliée par-dessus la face ancienne, qui est encore en place, puis fixée par le haut. Les cordes de l'ancienne ne sont relâchées qu'ensuite, et l'ancienne étoffe s'échappe alors par le bas.

La conséquence de cet ordre est qu'à aucun instant le bâtiment n'apparaît nu. Il n'existe pas de moment où l'on verrait la pierre. C'est aussi pourquoi aucune photographie ne peut montrer le principe : il faudrait un instant où les deux étoffes seraient séparées, et cet instant n'existe pas.

L'équipe qui exécute ce travail comptait cent cinquante-neuf techniciens et artisans lors du changement de 1446.

Un fragment de kiswa ancienne exposé en musée
Un fragment d'ancienne kiswa, en collection publique

Ce que devient l'ancienne

L'étoffe déposée n'est pas détruite. Elle est découpée en pièces de différentes tailles, qui sont remises à des institutions, à des musées et à des personnalités du monde musulman. On en voit dans plusieurs collections publiques, présentées comme des fragments encadrés.

Le geste le plus connu date de 1982 : l'Arabie saoudite a offert aux Nations unies, au nom de la communauté musulmane, la sitara, c'est-à-dire la partie de la kiswa qui couvrait la porte de la Kaaba.

Ce que ce chapitre ajoute à la série

Les chapitres précédents ont montré un sanctuaire qui s'agrandit en démolissant autour de lui, qui brûle et se relève, qui est emporté par une crue et rebâti. Celui-ci montre autre chose : une opération annuelle, parfaitement réglée, dont la date elle-même était un aveu.

Tant qu'il fallait attendre la seule matinée où le tour se vide, c'était la foule qui commandait. Elle ne se vide plus, et le travail se fait quand même, de nuit, en quelques heures.

Le chapitre suivant porte sur le problème du débit, c'est-à-dire sur le nombre de personnes qui peuvent tourner à la fois, et sur la raison pour laquelle le sanctuaire ne peut pas simplement s'étendre.

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