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Boukhara et Samarcande · 9 min de lecture

Ce qu'al-Bukhari a mémorisé, ce ne sont pas des phrases

À Bagdad, dix hommes récitent cent hadiths à Muhammad al-Bukhari, et tous sont faux. Ils ont attribué chaque texte à la mauvaise chaîne de transmetteurs, exprès. Le récit est célèbre, mais ce qu'il révèle l'est moins : ce que cet homme mémorise, ce ne sont pas des phrases, ce sont des suites de noms. Et c'est la clé d'un chiffre que tout le monde répète sans le comprendre.

Le test de Bagdad

La scène est rapportée par al-Khatib al-Baghdadi dans son Histoire de Bagdad, et relayée plus tard par Ibn Hajar.

Quand al-Bukhari arrive dans la ville, les spécialistes du hadith décident de l'éprouver. Ils réunissent cent hadiths, séparent chaque texte de sa chaîne de transmission, puis recomposent des couples faux : le texte de l'un avec la chaîne de l'autre. Les cent sont répartis entre dix hommes, dix chacun.

Le premier récite ses dix. À chacun, al-Bukhari répond qu'il ne connaît pas ce hadith-là. Puis le deuxième, puis les huit autres, avec la même réponse à chaque fois. L'assistance croit assister à un échec.

Une fois les cent récités, il revient au premier homme. Il reprend son premier hadith, et rend le texte à la chaîne qui lui appartient. Puis le deuxième. Puis les cent, dans l'ordre où ils ont été dits.

Ce qu'Ibn Hajar souligne n'est pas la correction, c'est autre chose : il n'avait entendu ces cent falsifications qu'une seule fois.

Un feuillet manuscrit du Sahih
Un feuillet manuscrit du Sahih

Une précision qui compte

Ce récit vient de la tradition biographique. Il faut le dire avant d'aller plus loin, parce que c'est ce qui détermine le crédit qu'on lui accorde.

Ces textes ont une fonction : ils établissent l'autorité d'un savant en montrant la qualité de sa mémoire. Ils ne sont pas vérifiables indépendamment, et nous ne les présentons pas comme des faits établis. Nous les rapportons comme ce qu'ils sont, des récits transmis, et nous nous intéressons à ce qu'ils nous apprennent du métier.

Car sur ce point, ils sont précieux. La forme même du test dit ce qui était considéré comme difficile.

Ce que le test met à l'épreuve

Regardez ce que les dix hommes ont truqué. Ils n'ont pas inventé de faux textes. Ils n'ont pas modifié les paroles. Ils ont déplacé les chaînes.

Une chaîne de transmission, un isnad, est la liste des personnes par lesquelles une parole est parvenue jusqu'au rapporteur : untel a entendu d'untel, qui a entendu d'untel, et ainsi de suite. C'est une suite de noms, avec des dates, des lieux, des rencontres possibles ou impossibles.

Le test ne porte donc pas sur la connaissance des textes. Il porte sur la connaissance des routes. Et c'est exactement l'objet du métier : évaluer un hadith, c'est évaluer la chaîne qui le porte, personne par personne.

Voilà pourquoi al-Bukhari peut détecter la falsification immédiatement. Il ne compare pas des phrases, il constate qu'une chaîne connue est attachée à un texte qui n'est pas le sien.

Un manuscrit portant une licence de transmission
Un manuscrit du Sahih portant une licence de transmission

Le chiffre de six cent mille

On lit partout qu'al-Bukhari aurait trié six cent mille hadiths pour n'en retenir que quelques milliers. Le chiffre circule tellement qu'il finit par ne plus rien vouloir dire.

Lu comme un nombre de paroles distinctes, il ne tient pas. Plusieurs auteurs l'ont relevé : si l'on compte trois phrases par hadith, cela ferait près de deux millions de phrases à collecter, examiner, évaluer et consigner. Aucune vie humaine n'y suffit, et l'objection est légitime.

Mais elle repose sur un contresens, et le contresens est instructif.

En science du hadith, l'unité comptée n'est pas la parole, c'est la parole accompagnée de sa chaîne. Le même texte, transmis par dix routes différentes, ne compte pas pour un hadith mais pour dix.

Le chiffre de six cent mille ne dénombre donc pas six cent mille paroles différentes. Il dénombre des couples texte-chaîne. Le nombre de paroles distinctes derrière est bien plus petit, et le nombre de chaînes bien plus grand que ce qu'un lecteur moderne imagine.

Ce que cela ne veut pas dire

Il faut immédiatement écarter la lecture inverse, qui est tentante : non, cela ne signifie pas que le travail était dix fois plus lourd.

Cela signifie que le chiffre est gonflé par rapport au nombre de paroles, et que la difficulté n'est pas là où on la place spontanément. Elle n'est pas dans le volume de texte à retenir. Elle est dans le volume de noms à retenir, et surtout dans la capacité à dire quelle liste de noms va avec quel texte.

C'est une compétence d'un autre ordre que la mémoire de récitation. C'est un travail de tri, exercé sur une matière énorme, avec un critère qui porte sur les personnes plus que sur les mots.

Un manuscrit enluminé du Jami al-Sahih
Un manuscrit enluminé du Jami al-Sahih, Maroc, XIVe siècle

Boukhara, et un nom qui est une ville

Il naît à Boukhara, en Transoxiane, en 810. Son nom complet est Muhammad ibn Ismaïl al-Bukhari, et cette dernière partie n'est pas un patronyme : c'est un adjectif de provenance. Al-Bukhari veut dire « celui de Boukhara ».

La confusion est fréquente, et elle vaut d'être levée : Boukhara la ville et al-Bukhari l'homme sont deux sujets distincts. Le minaret Kalon, que nous avons traité par ailleurs, se dresse dans sa ville natale, mais il lui est postérieur de trois siècles.

Où le livre a été écrit

Voici le point qui nous intéresse le plus, parce qu'il est architectural.

La tradition rapporte que le recueil a été rassemblé au Khorassan, mis en ordre dans le sanctuaire de La Mecque, et achevé à Médine, dans la mosquée du Prophète (paix et bénédiction d'Allah sur lui).

Autrement dit, le livre le plus recopié de la tradition sunnite a été rangé dans un bâtiment et fini dans un autre, et ce sont les deux édifices auxquels nous avons consacré nos deux séries : la série sur Masjid al-Haram et celle sur Masjid an-Nabawi.

Il y a là de quoi corriger une image trop répandue, celle du savant isolé dans un cabinet. Une mosquée médiévale n'est pas seulement un lieu de prière, et notre chapitre sur les fonctions de la mosquée du Prophète le détaille : on y enseigne, on y travaille, on y écrit.

Le sanctuaire de La Mecque vu d'en haut
Le sanctuaire de La Mecque, vu d'en haut

Samarcande

Il meurt en 870, à Khartang, un village proche de Samarcande. Un complexe a été élevé là, en sa mémoire, avec une mosquée, des coupoles turquoise et une vaste esplanade.

Deux mosquées pour écrire son livre. Une troisième en sa mémoire.

Le complexe élevé en sa mémoire, près de Samarcande
Le complexe élevé en sa mémoire, près de Samarcande

Ce que nous ne disons pas

Aucun « le premier ». Ni pour le recueil, ni pour la méthode. Ce sont des questions de priorité chronologique que la littérature discute, et qui ne se tranchent pas dans un article de vulgarisation.

Le statut du recueil est un statut, pas un fait. Le Sahih est tenu par la tradition sunnite pour l'un des recueils les plus fiables. C'est ainsi que nous le formulons, et nous ne le comparons à aucun autre.

Aucun chiffre de hadiths retenus n'est donné ici. Les décomptes varient selon qu'on compte les répétitions ou non, et selon les éditions. Donner un nombre unique donnerait une fausse impression de précision, sur un sujet dont le cœur est justement une question de comptage.

Nos sources

Le test de Bagdad est rapporté par al-Khatib al-Baghdadi dans Tarikh Baghdad et relayé par Ibn Hajar al-Asqalani, dont le commentaire du Sahih, le Fath al-Bari, reste la référence.

Le principe de comptage par chaînes, qui rend le chiffre de six cent mille intelligible, est exposé dans la littérature consacrée à la taille des corpus de hadiths, où il est opposé à la lecture naïve du nombre.

Les lieux de composition viennent de la tradition biographique, et nous les rapportons comme tels.

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