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Masjid an-Nabawi, chapitre 6 · Médine · 9 min de lecture
Une mosquée ne servait pas qu'à prier
Aujourd'hui, une mosquée sert à prier. La première, à Médine, servait à bien plus que ça : on y priait, on y dormait, on y enseignait, on y recevait les délégations et on y tranchait les litiges. Un seul enclos, une salle couverte, une cour, et toutes ces fonctions dedans. Voici comment elles sont arrivées, et comment elles sont reparties.
Cinq usages dans un seul bâtiment
Commençons par la liste, parce qu'elle surprend même quand on connaît le sujet.
On y priait, évidemment, et c'est la seule fonction que le bâtiment a gardée jusqu'à nous.
On y dormait. Une bande du toit, à l'arrière, abritait ceux qui n'avaient pas de maison en ville. C'était le cas d'émigrés venus de La Mecque, sans famille sur place, donc sans le réseau de parenté qui logeait tout le monde à l'époque.
On y enseignait, assis en cercle, ce qui est la forme que prend l'enseignement quand il n'a pas encore de salle.
On y recevait les délégations qui arrivaient de la péninsule. Une colonne du bâtiment est restée dans la mémoire comme l'endroit où l'on s'asseyait pour les accueillir.
On y tranchait les litiges.
Autrement dit, le bâtiment était à la fois lieu de culte, hospice, école, salle d'audience et tribunal. Ce n'est pas une accumulation pittoresque : c'est ce qu'un édifice devient quand il est le seul du genre dans la ville.

Un meuble ajouté pour une fonction
En 628, une chaire est ajoutée dans la mosquée. Le Prophète (paix et bénédiction d'Allah sur lui) y monte pour être vu et entendu de toute l'assemblée, et c'est de là qu'il énonce le droit et tranche les litiges.
Ce détail vaut d'être relevé parce qu'il est architectural. Une fonction nouvelle, ou plutôt une fonction qui prend de l'ampleur, produit un objet dans le bâtiment. Pas une salle, pas une aile : un meuble. C'est l'échelle des moyens du moment, et c'est aussi la preuve que le bâtiment s'adapte à ses usages au lieu d'avoir été conçu pour eux.
Pourquoi tout tenait au même endroit
La question mérite d'être posée franchement : pourquoi ne pas avoir bâti une école, un tribunal, un abri ?
Parce qu'il n'y avait rien d'autre. La ville de 622 n'a ni établissement d'enseignement, ni palais de justice, ni institution de secours. Le seul bâtiment collectif est la mosquée, et il est donc le seul endroit où une communauté peut faire tout ce qu'une communauté doit faire.
Sa forme le permet, d'ailleurs, et c'est ce qui rend l'affaire intéressante. Le chapitre 3 décrit ce bâtiment : une enceinte d'une trentaine de mètres de côté, une partie couverte d'un côté, une cour à ciel ouvert pour le reste. Il n'y a pas de pièces. Il n'y a qu'une surface abritée et une surface à ciel ouvert, et n'importe quel usage peut occuper l'une ou l'autre selon l'heure et le temps qu'il fait.
Un bâtiment sans pièces est un bâtiment polyvalent par construction. C'est exactement l'inverse de l'architecture qui viendra ensuite, où chaque fonction obtient son volume.

La suffa, l'ombre de l'arrière
La bande couverte de l'arrière porte un nom : la suffa, et ce mot veut dire l'ombre. L'objet est nommé par ce qu'il fait, pas par sa forme.
Elle était faite comme le reste de la couverture : des troncs de palmier, des poutres de bois transversales, des palmes et des tiges par-dessus. Ce n'était donc ni une annexe, ni du mobilier, ni une construction distincte. C'était le fond de la même toiture.
Il faut ici corriger une image très répandue, sans en faire une affaire. On dessine presque toujours la suffa comme un banc de pierre, ou une estrade maçonnée. Une étude publiée dans le Journal of Historical Researches of Iran and Islam écrit que la suffa était une ombre derrière l'endroit où l'on priait, et que sa réputation de banc ou de véranda n'a aucun précédent historique.
Sur le nombre de ses habitants, une précision s'impose. Un jour, Abou Houraïra (radiya Allahu anhu) en a compté soixante-dix. C'est un témoignage rapporté par al-Bukhari, qui décrit une scène. Ce n'est pas un dénombrement, et cette population a certainement varié dans le temps.
On lit aussi que la suffa aurait été la première université de l'islam. Les sources ne permettent pas de le dire. L'enseignement y est abondamment attesté, mais la même étude précise que tous ceux qui logeaient là ne venaient pas pour apprendre. Un abri où l'on enseigne n'est pas un établissement d'enseignement où l'on loge, et la différence n'est pas un détail.
Puis chaque fonction est sortie
Voici la seconde moitié de l'histoire, et elle est plus rarement racontée.
L'enseignement est sorti le premier, et pour une raison très concrète : une mosquée n'est pas un endroit où loger des étudiants pendant des années. Un enseignement qui dure demande des lits, des repas, du rangement, du silence à des heures où le bâtiment sert à autre chose.
La réponse a d'abord été un compromis. Au dixième siècle, on bâtit des annexes contre les mosquées, des relais où les étudiants peuvent loger, adossés au lieu d'enseignement sans être dedans.
Puis, au onzième siècle, l'école obtient un bâtiment à elle. C'est le moment où la madrasa devient un type architectural autonome, avec ses fondations propres, notamment sous le vizir Nizam al-Mulk.
Nous nous gardons ici d'écrire « la première madrasa ». Des formes plus anciennes sont signalées, au Khorassan, dès le dixième siècle, comme adaptation de la maison du maître pour recevoir des élèves. Ce qui est solide, c'est le mouvement d'ensemble et son siècle, pas une fondation inaugurale.

Ce qui est resté
Les autres fonctions ont suivi le même chemin, chacune à son rythme, et nous ne les datons pas ici : les sources ne le permettent pas avec la même netteté que pour l'enseignement.
Le résultat, lui, est visible partout. Une ville musulmane historique aligne une mosquée, une madrasa, un hôpital, un caravansérail, un tribunal, et chacun est un bâtiment. Ce qui était réuni dans un enclos de trente mètres occupe désormais un quartier.
Et dans la mosquée, il reste la prière.
C'est ce qui explique le décalage entre l'idée qu'on se fait aujourd'hui d'une mosquée et ce qu'elle a été au départ. Nous ne regardons pas un bâtiment qui aurait toujours eu cet usage unique : nous regardons ce qui reste après que tout le reste est parti.
Ce que nous ne disons pas
Aucune orientation cardinale. Les sources se contredisent sur le côté où se trouvait la suffa. La figure de la vidéo dit « on prie vers ce côté », qui est une position relative au bâtiment, jamais un point cardinal.
Aucune dimension, aucune hauteur. Le chapitre 3 retient trois mètres soixante de hauteur sous toiture d'après une source ; d'autres décrivent la hauteur d'un homme bras levés, ce qui n'est pas la même chose. Tant que l'écart n'est pas tranché, nous nous abstenons ici.
Aucun « premier ». Ni pour la madrasa, ni pour la suffa comme institution d'enseignement.
Les boîtes de la fin de la vidéo sont des boîtes. Aucun édifice réel n'y est représenté, et deux d'entre elles restent volontairement vides et sans date.
Nos sources
Omer Spahic, The Form and Function of the Prophet's Mosque during the Time of the Prophet et History and Architecture of the Prophet's Mosque (2019), d'après al-Samhudi, Ibn Sa'd, al-Tabari, Creswell et Hillenbrand, pour le caractère multifonctionnel du bâtiment et pour la composition de sa toiture.
La notice Prophet's Mosque de l'Encyclopædia Britannica pour la chaire ajoutée en 628 et pour son usage.
Civilizational Approach to the Residents of Suffa, Journal of Historical Researches of Iran and Islam, volume 8 numéro 15, 2014, pour la nature de la suffa, pour l'absence de précédent historique à sa réputation de banc, et pour la nuance sur l'enseignement.
Pour la sortie de l'enseignement : littérature sur l'histoire de la madrasa, qui décrit la succession de la mosquée, puis du khan bâti contre elle au dixième siècle, puis de la madrasa comme institution distincte au onzième.
La suite de la série
Le chapitre 2 raconte l'autre moitié du mouvement : pendant que les fonctions sortaient, le bâtiment, lui, grandissait autour d'un point qu'on n'a jamais déplacé.
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