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Kodungallur, Kerala · 9 min de lecture
Un roi indien dit avoir vu la lune se fendre
Sur la côte du Kerala, dans un ancien port d'épices, il y a une mosquée qui ne ressemble pas à une mosquée. Pas de dôme, pas de minaret, un toit de tuiles et une charpente de bois comme celles des maisons de la région. À l'intérieur brûle une lampe de laiton que des visiteurs de toutes confessions viennent alimenter en huile.
Un événement, et un roi
Le Coran rapporte un événement : la lune s'est fendue. C'est l'ouverture de la sourate al-Qamar, et les commentateurs, dans leur majorité, le situent avant l'hégire.
Et à des milliers de kilomètres de La Mecque, sur la côte occidentale de l'Inde, la tradition keralaise rapporte qu'un roi dit avoir vu la même chose.
Nous posons les deux faits côte à côte, et nous nous arrêtons là. Ce n'est pas notre rôle de conclure, ni dans un sens ni dans l'autre.
Kodungallur, le port
Le lieu compte autant que le récit. Kodungallur, sur la côte de Malabar, est l'un des grands ports d'épices du monde antique. Poivre, gingembre, cannelle : c'est de là que partaient les cargaisons qui traversaient l'océan Indien.
Des marchands arabes y font escale depuis des siècles avant l'islam. Ce point est important, et il change la façon de lire toute l'histoire : quand l'islam arrive sur cette côte, il n'arrive pas avec une conquête. Il arrive par une route commerciale déjà ancienne, empruntée par des gens qui se connaissaient déjà.
C'est cette communauté de marchands, dit la tradition, qui explique au roi ce qu'il a vu dans le ciel.

Le départ
Le roi quitte alors son royaume et part pour l'Arabie. Il n'en reviendra pas : les récits le font mourir en Oman, sur le chemin du retour, et plusieurs sources situent sa tombe à Salalah.
Ses compagnons, eux, poursuivent le voyage jusqu'ici. Et ils bâtissent.
Un bâtiment qui ne ressemble pas à une mosquée
Voici le point qui rend ce lieu remarquable, et il est architectural.
Ce qu'ils bâtissent n'emprunte rien aux formes de l'Arabie. Pas de dôme. Pas de minaret. Un toit de tuiles à forte pente, comme l'exigent les moussons du Kerala. Des portes de bois sculpté. Une charpente de poutres assemblées, exactement le système constructif des maisons et des édifices de la région.
Le mihrab et la chaire sont taillés par des menuisiers d'ici, dans le vocabulaire de leur métier.
Ce n'est pas un cas isolé. Toute une famille de mosquées de la côte de Malabar suit le même principe : la mosquée Mishkal et la mosquée Mithqalpalli à Kozhikode, entre autres, sont des édifices de bois à toitures étagées, que rien ne distingue de loin d'un bâtiment traditionnel du Kerala.
Le parallèle avec la Grande Mosquée de Xi'an saute aux yeux. Aux deux extrémités du monde, la même chose se produit : tout ce qui pouvait devenir local l'est devenu, et seule la direction de la prière n'a pas cédé.

La lampe
Et à l'intérieur, il y a une lampe.
Une lampe à huile de laiton, suspendue, du type qu'on trouve dans les maisons et dans les temples du Kerala. On dit qu'elle brûle depuis des siècles sans s'être éteinte.
Ce qui l'alimente, ce sont les visiteurs. Et pas seulement les musulmans : l'office du tourisme du Kerala écrit lui-même que des fidèles de toutes confessions apportent l'huile qui l'entretient.
Nous nous arrêtons là aussi. Le fait se suffit, et nous n'en tirerons pas de leçon.

Ce que nous ne pouvons pas vous dire
Il faut être franc sur l'état des connaissances, parce qu'il est incertain, et parce que beaucoup de pages sur ce sujet le sont beaucoup moins qu'elles ne devraient.
La date de fondation n'est pas établie. On lit très souvent 629, et cette date figure sur les pages de destination de l'office du tourisme du Kerala. Mais sa page consacrée à l'histoire des musulmans du Kerala écrit que Malik Dinar, le premier missionnaire, « est réputé être arrivé aux environs du huitième siècle ». Un siècle et demi d'écart, à l'intérieur de la même institution. Nous ne citons donc aucune année.
Il n'y a pas un récit d'origine, il y en a trois. Celui du roi parti pour l'Arabie. Celui d'un souverain antérieur, Shankavarma Perumal, qui aurait donné aux musulmans un ancien lieu de culte bouddhique, un vihara, devenu la mosquée. Et celui d'un souverain de Calicut converti bien plus tard, mort à Salalah après avoir pris le nom d'Abd al-Rahman.
La même page de l'office du tourisme publie les trois, et écrit textuellement que l'histoire, « factuelle ou légendaire », a une signification culturelle et religieuse profonde pour la communauté musulmane du Kerala. C'est une formulation honnête, et nous la reprenons telle quelle.
Nous n'écrivons pas « la plus ancienne mosquée d'Inde ». L'affirmation est courante mais elle dépend entièrement de la datation contestée. Nous n'écrivons pas davantage « la deuxième mosquée du monde », qui est encore plus fragile.
Une précision sur les images
Le bâtiment a été plusieurs fois remanié, et lourdement au cours des dernières années. Certaines photographies récentes montrent une façade moderne à dôme et minarets, très différente de la forme traditionnelle. Nous avons volontairement écarté ces vues : les photographies de cet article et de la vidéo qui l'accompagne montrent toutes la forme à toit de tuiles.
Deux images ne sont pas de la Cheraman Juma Masjid, et elles le disent à l'écran : la charpente de bois est celle de la mosquée Mithqalpalli, et la lampe est une lampe suspendue du Kerala. Aucune photographie en licence libre de la lampe de cette mosquée n'existe.
Enfin, des sépultures se trouvent dans l'enceinte. Aucune image de cet article ni de la vidéo n'en montre, conformément à notre règle constante.

Le musée du complexe
Le site fait aujourd'hui partie du Muziris Heritage Project, le programme patrimonial qui reconstitue l'histoire de l'ancien port de Muziris. Un musée d'histoire islamique a été installé dans le complexe : c'est le premier du genre au Kerala.
On y voit des objets conservés sur place, dont des clés anciennes et des pièces de laiton, ainsi qu'une maquette de l'édifice dans sa forme ancienne. Pour qui veut comprendre à quoi le bâtiment ressemblait avant ses remaniements, cette maquette vaut mieux qu'une photographie récente.

Nos sources
Nous donnons les liens en clair, pour que chacun puisse vérifier sans passer par nous. L'office du tourisme du Kerala est ici une source de première main, puisque c'est lui qui publie les récits et qui les qualifie.
- Kerala Tourism, page consacrée à l'épisode de Cheraman Perumal, qui donne les trois récits et la formule « factuelle ou légendaire » : keralatourism.org.
- Kerala Tourism, fiche de la mosquée dans le Muziris Heritage Project, pour la lampe et le classement patrimonial : keralatourism.org/muziris.
- Kerala Tourism, musée d'histoire islamique du complexe : keralatourism.org/muziris/museums.
Pour continuer
Si l'idée d'une architecture entièrement locale au service d'une fonction islamique vous intéresse, lisez l'épisode consacré à la Grande Mosquée de Xi'an, et notre article sur les mosquées du Vietnam, un autre cas d'islam arrivé par le commerce.