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Boukhara, Ouzbékistan · 9 min de lecture
Ce minaret est plus vieux de quatre siècles que sa propre mosquée
Sur la place Po-i-Kalyan, à Boukhara, un minaret se dresse à côté d'une mosquée. On les regarde comme un ensemble. Ils ne datent pas de la même époque : quatre siècles les séparent. Et le plus surprenant est que le minaret le dit lui-même, par écrit.
Un bâtiment qui porte sa date
La plupart des monuments médiévaux se datent par recoupement : le style, les techniques, les mentions dans les chroniques, parfois les analyses de matériaux. On aboutit à une fourchette, rarement à une année.
Ici, non. Une inscription court sur la corniche du minaret, et elle donne deux choses : l'année, 1127, et le nom de l'architecte, Bako.
C'est peu banal. Les noms d'architectes du douzième siècle sont rares, et une date portée sur l'ouvrage lui-même l'est plus encore. On n'a pas à dater ce bâtiment. Il se date.

Ce qu'il est
Le minaret Kalon, ou Minorai Kalon, a été édifié pour le souverain qarakhanide Arslan Khan.
Ses dimensions sont les suivantes : 45,60 mètres de haut, neuf mètres de diamètre à la base et six au sommet, ce qui lui donne cette silhouette légèrement conique. Sa fondation descend à une dizaine de mètres, ce qui explique en partie ce qui va suivre.
Mais le détail qui frappe quand on lève les yeux est ailleurs. La tour est entièrement couverte de bandes de brique, disposées en anneaux du bas jusqu'en haut. On en compte douze, et chacune porte un motif géométrique différent. Aucun ne se répète.
Ce n'est pas de la décoration ajoutée : le motif est obtenu par la pose des briques elles-mêmes, par leur orientation et leur retrait. L'ornement est la maçonnerie.

Une place, trois bâtiments, trois époques
Il vaut la peine de regarder l'ensemble, parce que la place elle-même raconte cette histoire de décalage.
Le complexe s'appelle Po-i-Kalyan, ce qui signifie « au pied du Grand », le Grand étant le minaret. Le nom dit déjà l'ordre de préséance : ce n'est pas la mosquée qui donne son nom à la place, c'est la tour, et les autres bâtiments se situent par rapport à elle.
Trois éléments s'y font face. Le minaret, de 1127. La mosquée Kalon, reconstruite au début du seizième siècle. Et, en vis-à-vis, une médersa du même seizième siècle. Deux des trois sont donc contemporains l'un de l'autre, et le troisième les précède de quatre cents ans.
Quand on photographie la place, on photographie deux époques qui se répondent sans s'être connues.
Février 1220
Les armées de Gengis Khan atteignent Boukhara au début de l'année 1220. La ville est prise et dévastée. Presque rien de ce qui était debout ne le reste.
Le minaret, lui, est toujours là.
La mosquée à laquelle il est aujourd'hui associé, la mosquée Kalon, ne l'est pas : celle que l'on visite a été reconstruite en 1514-1515. Ce que l'on regarde comme un ensemble cohérent est donc une juxtaposition de deux époques, séparées de près de quatre cents ans.
La légende, et pourquoi nous ne la tranchons pas
Il faut parler de l'histoire que vous entendrez sur place, parce qu'elle est belle et qu'elle est partout.
On raconte que Gengis Khan, entré dans la ville, aurait levé les yeux vers le minaret, et que son casque serait tombé. En se baissant pour le ramasser, il aurait déclaré qu'il ne s'était jamais incliné devant personne, mais qu'un tel ouvrage méritait bien qu'on s'incline. Et il l'aurait fait épargner.
Cette histoire est racontée dans toutes les sources locales. Elle y est présentée comme un récit, jamais comme un fait documenté par une chronique contemporaine.
Nous ne pouvons donc ni la confirmer ni la démentir, et nous ne ferons ni l'un ni l'autre. La vendre comme de l'histoire serait malhonnête. La passer sous silence serait bête : elle fait partie de ce que ce monument est devenu, et c'est un fait en soi qu'une tour de brique ait produit une telle histoire.
Ce que nous refusons, c'est de l'utiliser comme une preuve. Que le minaret ait survécu est établi. Qu'il ait survécu parce que quelqu'un l'a ordonné ne l'est pas.

Une explication plus prosaïque, et qui n'est pas exclusive
Il faut ajouter, par honnêteté, que la survie d'un tel ouvrage n'a rien d'inexplicable.
Une tour cylindrique de brique pleine, de neuf mètres de diamètre à la base, sur une fondation profonde, offre très peu de prise. Elle ne brûle pas, elle n'a pas de charpente, elle n'a pas de couverture à effondrer. Une mosquée à salle hypostyle, avec ses portiques et ses toitures, est infiniment plus vulnérable.
Autrement dit : la différence de destin entre le minaret et la mosquée s'explique très bien par la différence de construction. La légende n'est pas nécessaire. Mais elle n'est pas non plus contredite, et les deux peuvent coexister.
Ce que nous ne disons pas
Nous ne reprenons pas les récits sur les usages du sommet de la tour, qui circulent abondamment et qui relèvent de la même catégorie que la légende du casque. Nous n'entrons pas non plus dans l'histoire militaire de 1220 au-delà de ce qui situe le bâtiment.
Enfin, une tradition rapporte que l'architecte aurait posé les fondations avec un mortier mêlé de lait de chamelle, puis quitté la ville deux ans avant de revenir les trouver dures comme la pierre. C'est un beau récit d'atelier, et nous le donnons comme tel, pas comme une donnée technique.

Ce que la brique établit
Reprenons ce qui tient, et qui suffit largement.
Le minaret est l'original. Il porte sa date écrite sur lui, avec le nom de celui qui l'a conçu. Il a traversé la destruction de la ville. Et il est aujourd'hui quatre siècles plus vieux que la mosquée dont il est le minaret.
Les légendes, on ne peut pas les vérifier. Les briques, si.

Nos sources
- L'inscription de la corniche, qui donne la date de 1127 et le nom de l'architecte, est relevée par la documentation patrimoniale ouzbèke, notamment le portail national : uzbekistan.travel.
- Pour les dimensions et la description du complexe Po-i-Kalyan, dont la reconstruction de la mosquée en 1514-1515 : Asian Historical Architecture.
Pour continuer
Un autre édifice dont le nom pose une question : la mosquée aux soixante dômes du Bangladesh, qui en a soixante-dix-sept. Et pour un bâtiment reconstruit sans qu'on sache à quoi il ressemblait, Qol Sharif, à Kazan.