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Masjid al-Haram, chapitre 3 · La Mecque · 9 min de lecture

La Kaaba que vous voyez a été reconstruite après une crue

L'édifice au centre de la mosquée sacrée, celui que des millions de personnes viennent voir, a été relevé après une inondation. Pour comprendre comment, il faut regarder où il est : La Mecque est bâtie dans une vallée, et le sanctuaire occupe le point bas. Ce n'est pas un détail de relief, c'est une contrainte permanente.

Une cuvette

Regardez une vue aérienne de La Mecque et vous verrez d'abord la ville. Regardez-la deux secondes de plus et vous verrez le reste : des reliefs de tous côtés, et le bâti qui s'entasse entre eux.

Le sanctuaire n'est pas posé sur une hauteur, comme le sont tant de lieux de culte. Il est au fond.

Cela répond à une question qu'on ne pense pas à poser, et cela en crée une autre. La réponse, c'est qu'un sanctuaire de vallée est accessible de partout, et qu'il ne se défend pas : ce n'est pas une citadelle. La question qui suit, c'est celle de l'eau. Dans un relief pareil, quand il pleut sur les hauteurs, l'eau ne se disperse pas. Elle converge. Et elle converge vers le point bas.

La Mecque et les reliefs qui l'enserrent
La Mecque et les reliefs qui l'enserrent

Pourquoi une vallée, au fait

La question mérite d'être posée, parce que l'implantation n'a rien d'évident.

Une vallée aride entre des reliefs n'a ni terre cultivable, ni cours d'eau permanent. Ce qu'elle a, c'est une source, et une position sur les routes qui remontent la péninsule. La ville s'est faite là pour ces deux raisons, et le sanctuaire est au milieu de la ville.

Cette source, c'est Zamzam, et elle aura son propre chapitre : sa margelle a été supprimée pour dégager le passage, ce qui est une décision exactement de la même famille que celles que suit cette série.

Autrement dit, le point bas n'a pas été choisi malgré ses inconvénients : il a été choisi parce que c'est là qu'il y avait de l'eau. La même topographie qui rend le lieu habitable est celle qui y fait converger les crues. C'est le genre de contradiction dont on ne sort pas, et qui explique pourquoi ce chapitre existe.

Avril 1630

La date exacte est le 19 sha'ban 1039 de l'hégire, ce qui correspond à avril 1630.

Il faut s'arrêter une seconde sur cette conversion, parce qu'elle explique une erreur qu'on lit partout. L'année 1039 court d'août 1629 à août 1630. Beaucoup de sources convertissent l'année hégirienne à son année grégorienne de départ et écrivent donc 1629. C'est faux une fois sur deux, et ici c'est faux.

Ce jour-là, de fortes pluies s'abattent sur les hauteurs. La crue entre dans le sanctuaire. Elle emporte ce qui n'est pas scellé au sol : les tapis, les lampes, les coffres à livres.

Et elle fait tomber des murs de la Kaaba. Le côté est, le côté ouest, le côté nord, ainsi qu'une partie de la couverture. Des vies sont perdues.

Ce que fait un sultan quand la Kaaba tombe

La nouvelle remonte à Constantinople. Le sultan Mourad IV ordonne la reconstruction et fait venir des ingénieurs d'Égypte, la province la plus proche disposant des compétences nécessaires. Le chantier s'ouvre l'année suivante, en 1040 de l'hégire.

Ce qui suit dépasse largement la réparation. Après l'effondrement, les murs restés debout sont jugés instables : savants et autorités décident de les abattre à leur tour, et de tout remonter. Le chantier ne relève donc pas ce qui est tombé, il refait le bâtiment. Et on en profite pour reprendre l'ensemble : une galerie de pierre est ajoutée tout autour du sanctuaire, et le nombre de minarets est porté à sept.

C'est le schéma qu'on retrouve tout au long de cette série. Une contrainte se manifeste, brutalement, et la réponse ne se contente jamais de revenir à l'état antérieur. Elle en profite pour agrandir.

La Kaaba, au centre du sanctuaire
La Kaaba, au centre du sanctuaire

Ce que cela veut dire aujourd'hui

Voici le fait qui rend cet épisode différent des autres.

L'édifice qui se trouve aujourd'hui au centre, celui que des millions de personnes viennent voir chaque année, celui qui est reproduit sur des millions d'images, c'est pour l'essentiel celui de 1631.

Autrement dit : le bâtiment le plus regardé du monde musulman a été relevé après une crue.

Il faut être précis sur ce point, parce qu'il se déforme facilement dans les deux sens. Nous n'écrivons pas qu'il est intact depuis 1630 : il a connu des restaurations ultérieures, notamment à l'époque saoudienne, et sa structure a été renforcée. Nous n'écrivons pas non plus qu'il a été refait : ce n'est pas le cas. La formulation juste est celle-ci, et c'est celle de la vidéo : il a été restauré depuis, il n'a pas été refait.

Le sanctuaire et ses minarets
Le sanctuaire et ses minarets

Une précision sur les images

Il n'existe aucune photographie de la crue de 1630, et pour cause : la photographie n'existait pas. Aucune image de cet article ni de la vidéo ne prétend en montrer une.

Le mécanisme est donc porté par un schéma, indiqué comme tel à l'écran : une coupe de vallée, le sanctuaire au point bas, la pluie, et l'eau qui s'accumule dans la cuvette. Ce n'est pas un relevé topographique : aucune altitude n'y est affichée, aucune pente n'y est chiffrée. Il sert à montrer ce qu'une vue aérienne ne montre pas, à savoir que le sanctuaire occupe le fond.

Et depuis ?

La vallée n'a pas changé de forme, et les crues n'ont pas cessé. Le vingtième siècle en a connu plusieurs, dont certaines assez fortes pour que l'eau atteigne le niveau du tour de la Kaaba.

La différence est que le problème est désormais traité en amont, par des ouvrages de drainage et de captage sur les hauteurs, et non plus subi au point bas. Ce n'est pas un détail d'ingénierie : c'est la même logique que celle qui traverse toute cette série. Le centre ne peut pas bouger. Donc tout le reste doit s'adapter autour de lui.

Et depuis bientôt quatre siècles, il tient.

Le sanctuaire vu de haut
Le sanctuaire vu de haut

Les chapitres précédents

Le chapitre 1 raconte qu'il n'y avait pas de mosquée au départ, et qu'il a fallu racheter des maisons et démolir un quartier pour en faire une. Le chapitre 2 raconte l'incendie de 1399, éteint par une inondation, et les colonnes qui en ont réchappé, aujourd'hui les plus anciens éléments encore debout.

Le chapitre suivant portera sur la pierre volée pendant plus de vingt ans, et sur la monture d'argent qui est une réparation.

La ville et les reliefs
La ville et les reliefs

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