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Masjid al-Haram, chapitre 2 · La Mecque · 9 min de lecture

Le feu a été éteint par une inondation

En 1399, la plus grande mosquée du monde brûle. Ce qui arrête l'incendie n'est pas une chaîne de seaux, c'est une crue, et elle abat au passage d'autres portiques. De cette nuit-là découle tout ce qui suit, jusqu'à la raison pour laquelle le plus vieux morceau du bâtiment encore debout n'a que quatre cent cinquante ans.

Une école, une nuit de 1399

Le feu part d'un ribat, une école adossée à la façade ouest du sanctuaire. Il gagne les portiques et emporte environ un tiers de la mosquée : cent trente colonnes de marbre, et une partie du plafond, qui s'effondre.

L'événement est daté de l'an 802 de l'hégire. Ce n'est pas un incident, c'est un sinistre majeur, le plus grave que l'édifice ait connu.

Le sanctuaire en 1889 : les coupoles visibles sont celles de 1571
Le sanctuaire en 1889 : les coupoles visibles sont celles de 1571

Ce qui l'arrête

Le récit ne s'arrête pas là, et c'est ce qui le rend singulier. C'est une crue qui met fin à l'incendie. L'eau descend dans la vallée, atteint le sanctuaire, et le feu s'éteint.

Mais elle ne se contente pas de sauver le bâtiment. En traversant l'enceinte, elle abat encore des portiques que le feu n'avait pas atteints. Le sanctuaire est frappé deux fois la même nuit, par deux éléments contraires.

Cela dit quelque chose de l'endroit, et nous y reviendrons dans un chapitre entier : La Mecque est une vallée, et le sanctuaire est au point bas. Ce qui vaut pour rassembler une foule vaut aussi pour recevoir l'eau.

On reconstruit avec ce qui a brûlé

La reconstruction est menée par les Mamelouks, sous le sultan Faraj, entre 1399 et 1405.

Les colonnes détruites sont remplacées par des colonnes de pierre extraites dans le Hedjaz, la région même. Et le toit est rebouché avec du bois pris dans les monts de Taïf.

Du bois. C'est-à-dire exactement ce qui venait de brûler. Le geste n'a rien d'absurde pour l'époque : le bois est la seule couverture praticable pour de grandes portées, et il est disponible à proximité. Mais il signifie que le sanctuaire reste, pendant encore un siècle et demi, exposé au même risque.

Un portique du sanctuaire photographié au XIXe siècle
Un portique du sanctuaire photographié au XIXe siècle

1571, et un dessin fait à deux mille cinq cents kilomètres

Il faut attendre cent soixante-douze ans. En 1571, le sultan Sélim II ordonne une réfection complète du sanctuaire et en confie le dessin à Sinan, son architecte en chef.

Sinan travaille à Istanbul. Rien n'indique qu'il ait fait le voyage de La Mecque, et nous ne l'affirmons pas : ce qui est établi, c'est le lieu de conception, à deux mille cinq cents kilomètres du chantier.

Le parti est net. Le toit plat disparaît. À sa place viennent environ cinq cents coupoles, portées par des colonnes, dont certaines sont ajoutées pour reprendre les charges nouvelles. L'intérieur des coupoles reçoit une calligraphie dorée.

Le chantier survit à son commanditaire. Sélim II meurt, et c'est son fils Mourad III qui le mène à son terme, en 1576.

L'ampleur du chantier

Les chiffres qui circulent donnent la mesure de l'entreprise, et il faut les prendre pour ce qu'ils sont, des ordres de grandeur repris d'une source à l'autre plutôt que des relevés.

On cite près de neuf cent quatre-vingts colonnes reprises ou remplacées autour de la Kaaba, en marbre et en pierre, et l'apport de colonnes neuves extraites dans les montagnes voisines pour porter la nouvelle couverture.

Le changement n'est pas seulement d'apparence. Un toit plat sur poutres est limité par la longueur des bois disponibles et vieillit mal sous la pluie et le soleil. Une couverture de coupoles maçonnées reporte les charges sur les colonnes et se répare travée par travée. C'est un autre système constructif, pas une décoration ajoutée par-dessus l'ancien.

Pourquoi cela a tenu

Nous n'avons pas trouvé de source qui donne le raisonnement des commanditaires, et nous ne le leur prêterons pas. Mais la séquence des faits se passe de commentaire.

Ce qui avait brûlé en 1399, c'était le toit. Ce qui l'avait remplacé était du bois. Ce qui l'a remplacé en 1571 ne l'était plus, et c'est la partie qui a traversé les quatre siècles et demi suivants.

Une coupole vue de dessous, aujourd'hui
Une coupole vue de dessous, aujourd'hui

La chose la plus ancienne encore debout

Voilà le résultat, et il surprend : ces colonnes et ces coupoles sont aujourd'hui les plus anciens éléments conservés de la Masjid al-Haram.

Tout ce qui est plus ancien a disparu. Brûlé en 1399, emporté par les crues, ou démoli par les agrandissements successifs, ceux-là mêmes que nous décrivions au chapitre précédent.

Dans une histoire qui commence en 638, la plus vieille pierre encore en place a quatre cent cinquante ans. Le muret d'Omar, qu'Allah l'agrée, les portiques d'Othman, qu'Allah l'agrée, les extensions abbassides, tout cela n'existe plus que dans les textes.

La forêt de colonnes, aujourd'hui
La forêt de colonnes, aujourd'hui

Et même elle a bougé

Il faut aller au bout de l'observation, parce qu'elle est le sujet de cette série.

L'ouvrage de 1571 n'a pas traversé les siècles intact. Une part a été retirée lors de la première extension saoudienne, entre 1955 et 1973. Une part a été conservée, et les portiques qui bordent aujourd'hui le mataf sur trois côtés en proviennent. Certains ont été reconstruits il y a une quinzaine d'années, après les dommages subis lors des travaux antérieurs.

Nous rapportons ces faits sans les commenter et sans désigner personne. Ce qui nous intéresse ici est autre chose : même ce que le bâtiment a de plus ancien a été déplacé. Il ne s'arrête pour rien, pas même pour cela.

Coupole et arcades, aujourd'hui
Coupole et arcades, aujourd'hui

Ce que nous ne disons pas

Nous ne donnons pas le nombre exact de coupoles. « Environ cinq cents » est le chiffre le plus couramment cité, et les décomptes varient selon ce qu'on inclut.

Nous ne prêtons aucune intention aux commanditaires de 1571, faute de source qui l'établisse.

Et nous ne disons pas que Sinan est allé à La Mecque. C'est peu probable et ce n'est pas documenté, donc nous parlons du dessin et non du voyage.

Enfin, un avertissement qui vaut pour la vidéo comme pour cette page : les photographies en couleurs montrent le bâtiment aujourd'hui, elles ne montrent pas l'ouvrage de 1571. Ce sont les clichés du XIXe siècle qui le montrent, et eux seuls portent la mention correspondante.

Pour continuer

Ce chapitre appartient à la série Masjid al-Haram, consacrée au seul édifice au monde dont le centre ne peut pas bouger et qui ne peut pas s'arrêter pour travaux.

Le chapitre 1 raconte le premier mur, en 638. La vallée et ses crues auront leur chapitre à part entière. Voir aussi notre article sur Sinan, architecte de l'Empire, et la fiche du sanctuaire.

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