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Masjid al-Haram, chapitre 10 · La Mecque · 9 min de lecture
Ce n'était pas la pierre qui gênait
Au centre de La Mecque, dans l'espace où des dizaines de milliers de personnes tournent en même temps, il y a une pierre que personne ne peut déplacer.
Elle mesure une cinquantaine de centimètres de côté et porte deux creux à sa surface, deux empreintes de pieds. C'est le maqam d'Ibrahim (paix sur lui), sa station, là où il s'est tenu pour bâtir la Kaaba. Les creux ont été relevés au vingtième siècle : environ vingt-sept centimètres de long, quatorze de large, pour une profondeur de neuf à dix centimètres. La pierre est tendre, et c'est précisément pour cette raison que son histoire est une histoire d'emballages.

Une pierre dans l'anneau
Le maqam se tient à une dizaine de mètres du mur oriental de la Kaaba, devant sa porte. Autrement dit, en plein dans la bande la plus étroite et la plus dense du mataf, l'espace où se fait le tour.
Cette série a raconté, chapitre après chapitre, comment tout ce qui se tenait dans cette bande en a été retiré. Des piliers, par centaines. Des escaliers. Des bâtiments entiers, dont celui qui couvrait le puits de Zamzam. La règle est constante et ne souffre aucune exception : rien ne peut se tenir dans l'anneau.
Le maqam est l'exception qui n'en est pas une. Il ne peut pas être retiré, et pour deux raisons qui n'ont rien d'architectural. Il est nommé dans le Coran. Et c'est derrière lui que l'on prie deux unités de prière après avoir accompli le tour. Un objet à la fois cité dans le texte et intégré au rite ne se déplace pas pour gagner de la place.
La seule fois où il a bougé
Il a pourtant bougé, une fois, et l'épisode mérite d'être raconté parce qu'il contient un mécanisme.
Les sources anciennes rapportent que la pierre se tenait à l'origine contre la Kaaba, collée à son mur. Sous le califat d'Omar, une crue violente, celle que les chroniques appellent sayl umm nahshal, traverse La Mecque et emporte le maqam hors de sa place.
Ce qui suit est le point important. On ne l'a pas remis là où l'on croyait qu'il était. On est allé chercher, dans le trésor de la Kaaba, un cordeau dont la longueur enregistrait la distance exacte entre la pierre et un point fixe du bâtiment. Quelqu'un, avant la crue, avait mesuré, puis rangé la mesure. La pierre a été reposée sur la marque que ce cordeau désignait, un peu plus loin qu'auparavant, hors du passage des tournants, pour qu'elle ne soit pas piétinée par une foule qui augmentait déjà.
Il faut prendre ce récit pour ce qu'il est : un récit de chroniqueurs, que certains savants classiques discutent, notamment sur la question de savoir si Omar a réellement déplacé la pierre ou seulement rétabli une position antérieure. Le mécanisme, lui, éclaire tout le reste. À partir de ce moment, la position du maqam n'est plus une habitude, c'est une mesure. Et une mesure ne se négocie pas.

Mille ans d'enveloppes
La pierre étant fixée et intouchable, ce qui a changé autour d'elle est tout ce qui la protégeait.
Le mouvement commence tôt. Vers 156 de l'hégire, le calife abbasside al-Mahdi fait plaquer d'or la pierre, dont la matière tendre s'use. Al-Mutawakkil renouvelle l'ornement en 236. Puis viennent les abris. Au neuvième siècle, une coupole de bois montée sur quatre colonnes, fermée de quatre fenêtres de fer. En 810 de l'hégire, une construction close. Sous les Ottomans, un kiosque à coupole, refait et refait encore du quinzième au dix-huitième siècle.
Chaque génération a protégé la pierre en prenant un peu plus de place. Aucune de ces décisions n'est absurde prise isolément. Leur somme, elle, finit par poser un problème.
Au vingtième siècle, ce qui se dresse au milieu du mataf n'est plus un abri mais une construction en bois de trois mètres sur six. Dix-huit mètres carrés, plantés dans la bande la plus fréquentée du sanctuaire, autour d'un objet qui occupe un quart de mètre carré. L'enveloppe faisait soixante-douze fois la surface de ce qu'elle enveloppait.

1967, le démontage
La décision ne vient pas d'un bureau d'études. Le conseil constitutif de la Ligue islamique mondiale la prend lors de sa onzième séance, le 25 du douzième mois de l'an 1384 de l'hégire, et le motif figure noir sur blanc : écarter le danger de bousculade pendant la saison du pèlerinage.
L'exécution intervient en rajab 1387, soit octobre 1967, et dans le cadre d'un chantier plus large. Le roi Fayçal avait ordonné l'élargissement du mataf et le retrait de tout ce qui, parmi les bâtiments, gênait les tournants. Le maqam tombe sous cette règle générale, exactement comme le reste.
La construction est démontée. La pierre ne bouge pas d'un centimètre. Elle passe sous un couvercle de cristal épais, protégé par une grille métallique, posé sur un socle de marbre dont les dimensions sont explicitement plafonnées : un mètre quatre-vingts sur un mètre trente, soixante-quinze centimètres de haut. L'ensemble est dévoilé par le roi lui-même. En 1996, il est repris avec une grille dorée intérieure, du cuivre, du marbre blanc de Carrare et du granit vert.

Le contrôle par le calcul
Deux chiffres circulent séparément dans les sources, et ils ne se citent pas l'un l'autre. Le premier décrit la construction d'avant 1967 comme un volume de trois mètres sur six. Le second annonce que l'opération a rendu quinze virgule six mètres carrés au mataf.
Il suffit de poser l'opération. Trois fois six font dix-huit. Un mètre quatre-vingts par un mètre trente font deux virgule trente-quatre. La différence est de quinze virgule soixante-six. Les deux énoncés, qui ne partagent aucune source, tombent sur le même nombre : ils se valident l'un l'autre.
Une précision d'honnêteté sur la taille de la pierre. Deux mesures coexistent. Une cinquantaine de centimètres de côté dans les descriptions modernes, et chez les auteurs anciens un bloc de vingt centimètres de haut dont la face supérieure mesure trente-six centimètres sur trois de ses côtés et trente-huit sur le quatrième. Nous avons retenu la plus grande, c'est-à-dire celle qui rend le contraste le moins spectaculaire. Avec la mesure ancienne, le rapport ne serait pas de soixante-douze mais de plus de cent trente.

Quatre objets, une seule loi
Ce chapitre clôt la série, et il en donne la formule.
Le chapitre six retire de la structure : quarante-quatre pour cent des appuis de la mosquée ont été supprimés, et la reconstruction s'est faite sans en remettre un seul dans le tour. Le chapitre sept retire du chantier : une passerelle provisoire a coûté onze mille tours par heure au sol tant que ses pieds y étaient plantés. Le chapitre neuf retire un usage : le puits de Zamzam ne pouvant ni bouger ni être remplacé, c'est son accès qui a été supprimé, et sa fonction déportée à cinq kilomètres.
Celui-ci ne retire rien du tout, parce qu'il n'y avait rien à retirer. L'objet ne gênait pas, il n'a jamais gêné : il occupe un quart de mètre carré. Ce qui gênait, c'était l'accumulation de mille ans de protections bien intentionnées autour de lui.
Ce n'était pas la pierre qui gênait. C'était ce qu'on avait bâti autour d'elle.
Nos sources
Sur les dimensions de la pierre et de ses creux, les relevés anciens d'Ibn Rusta et ceux de Muhammad Tahir al-Kurdi, ainsi que les descriptions publiées par les autorités saoudiennes.
Sur les plaquages d'or d'al-Mahdi et d'al-Mutawakkil, sur les coupoles successives et sur le kiosque ottoman, les chronologies du sanctuaire.
Sur la décision de 1384 de l'hégire et sur son exécution en rajab 1387, les comptes rendus de la Ligue islamique mondiale et la presse saoudienne de référence.
Sur la crue et sur le cordeau du trésor, les chroniques anciennes de La Mecque, rapportées avec les réserves d'usage.
Photographies : Pexels et Wikimedia Commons.