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Masjid al-Haram, chapitre 8 · La Mecque · 9 min de lecture

Un million de pèlerins en moins, trois années de suite

La Grande Mosquée de La Mecque est un chantier permanent. Depuis le milieu des années cinquante, elle n'a pratiquement jamais cessé de s'agrandir, et l'on ne compte plus les phases, les tranches et les campagnes qui se sont succédé.

Pendant tout ce temps, les travaux n'ont pas interrompu la prière. C'est un fait, et c'est remarquable. Mais c'est aussi une phrase qu'il faut manier avec précaution, car elle est souvent élargie en « la mosquée n'a jamais fermé », ce qui est faux : elle a été fermée la nuit à partir du 5 mars 2020, et la omra suspendue, pour des raisons sanitaires. Cet arrêt n'est pas venu d'un chantier.

La Grande Mosquée de La Mecque et les grues du chantier
Les grues font partie du paysage depuis soixante-dix ans

Soixante-dix ans, en trois grandes campagnes

Le mot « permanent » mérite d'être précisé, parce qu'il ne signifie pas que les grues n'ont jamais quitté le site une seule journée.

Ce que l'on appelle les agrandissements saoudiens se compte en trois grandes campagnes. La première s'ouvre au milieu des années cinquante et se poursuit jusqu'au début des années soixante-dix. La deuxième est lancée dans les années quatre-vingt et s'achève à la fin de la décennie. La troisième commence en 2011 et n'est pas close.

Entre ces campagnes, l'édifice n'est jamais vraiment au repos : il reste des travaux d'entretien, des reprises, des aménagements, et surtout la préparation annuelle du hajj, qui est en elle-même une opération de grande ampleur.

Sur une durée de soixante-dix ans, ce que l'on peut dire sans exagérer, c'est que le sanctuaire n'a jamais connu de période longue où il n'était pas, quelque part, en travaux. Et pendant toute cette durée, la prière quotidienne s'y est tenue.

Des grues dressées au-dessus du sanctuaire
On travaille de nuit, et par morceaux

Comment on bâtit sans arrêter la prière

La méthode tient en deux principes, et aucun des deux n'est spectaculaire.

Mais il faut d'abord écarter une idée fausse : il n'existe pas de saison creuse. Le hajj a lieu à une date fixe du calendrier lunaire et ne dure que quelques jours, mais la omra, le petit pèlerinage, se fait toute l'année, et le mois de ramadan en est un second pic. La mosquée n'a donc aucune période tranquille où l'on pourrait concentrer les travaux.

Le premier principe est le travail de nuit. Le second est le découpage : on ferme une portion de l'édifice, on la rebâtit, on la rouvre, et on passe à la suivante. Ce n'est jamais l'ensemble qui est en travaux, c'est toujours un morceau.

On lit parfois que les interventions se font dans un silence complet, sans bruit susceptible de troubler la prière. Il faut prendre cette affirmation pour ce qu'elle est, une formule de communication : un chantier de génie civil de cette taille ne se conduit pas sans bruit. Ce qui est vérifiable, en revanche, c'est le phasage.

Vue aérienne du sanctuaire, travaux en cours
À la date du hajj, le chantier doit avoir disparu

Le vrai maître d'ouvrage, c'est le calendrier

Il existe une contrainte que ce chantier ne partage avec presque aucun autre au monde, et c'est elle qui explique le découpage.

Chaque année, le hajj revient. À cette date, la mosquée doit accueillir le plus grand rassemblement humain récurrent de la planète, et le chantier doit avoir disparu : les emprises rendues, les protections démontées, les circulations libres. Un chantier ordinaire négocie ses délais ; celui-ci compose avec une échéance qui ne se déplace pas.

La conséquence se lit dans le déroulé des travaux. La première phase de l'agrandissement lancé en 2011, qui portait sur le rez-de-chaussée et le premier étage, sur la première et la deuxième mezzanine et sur les cours nord, sud et ouest, a été livrée juste à temps pour le hajj de 2013.

La foule des pèlerins autour de la Kaaba pendant le hajj
Le hajj : le plus grand rassemblement humain récurrent

Ce que ces travaux ont coûté

Il serait pourtant faux d'en conclure que le chantier n'a rien coûté à personne. Le prix a été payé, et il est public.

En 2012, trois millions cent soixante mille personnes ont accompli le hajj. C'est le total le plus élevé de la décennie. L'année suivante, elles n'étaient plus qu'un million neuf cent quatre-vingt mille, le total le plus bas de cette même décennie. Un million cent quatre-vingt mille personnes de moins, d'une année sur l'autre.

Ce n'est pas la demande qui avait fléchi. Ce sont les quotas qui ont été abaissés, explicitement en raison des travaux d'agrandissement : vingt pour cent de moins pour les pèlerins venus de l'étranger, et la moitié en moins pour ceux qui résident en Arabie saoudite.

Et il ne s'agit pas d'une année isolée. Le plafond d'environ deux millions a été maintenu en 2014 et en 2015, le temps que les travaux avancent. Trois années de suite.

Une phrase à corriger, donc

« Le chantier n'a jamais interrompu la prière » reste vrai. Mais si l'on veut décrire ce qui s'est passé, il faut ajouter la seconde moitié de la phrase.

Le chantier n'a pas interrompu la prière : il a réduit le nombre de ceux qui pouvaient venir la faire ici. Ce n'est pas la même chose que fermer, et ce n'est pas rien non plus.

Vue aérienne nocturne du sanctuaire
Rien ne s'obtient ici sans être payé ailleurs

Ce que cela dit du reste de la série

Les chapitres précédents ont montré deux fois la même mécanique. Élargir l'anneau du tour se paie en démolitions, puisqu'il faut abattre les portiques de la mosquée elle-même. Empiler un étage se paie au sol, comme l'a montré la passerelle provisoire dont les appuis ont fait tomber la capacité du tour d'un tiers pendant trois ans.

Ce chapitre ajoute le troisième cas, et le plus large. Bâtir se paie en pèlerins qui ne viennent pas.

Dans ce bâtiment, rien ne s'obtient sans être payé ailleurs. C'est peut-être la seule règle qui vaille pour tout le sanctuaire, et elle vaut aussi bien pour un mètre carré de dallage que pour un million de personnes.

Le chapitre suivant applique la même loi au plus inattendu des objets : le puits de Zamzam, effacé du tour.

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